Le millefeuilles du dimanche

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En 1979, dans la bonne ville de Toulouse, tous les dimanches après-midi à quatre heures précises, Monsieur et Madame PICK me portaient un mille-feuilles.
Elle, petite dame toute ronde aux cheveux permanentés, venait toquer trois coups à la porte de ma chambre et me disait " Bonjour Annick, veux tu un gâteau ? J'en ai pris trop et Papa ne doit pas manger tant de sucre. ". Je lui répondais toujours : " Alors si Papa PICK ne doit pas manger ce gâteau, je le mangerai volontiers ". Et je prenais le mille-feuilles encore enveloppé soigneusement dans un papier de pâtisserie avec le nœud et la boucle fermés. Je savais bien qu'elle avait descendu les quatre étages, était allée chez le marchand acheter ce gâteau et avait remonté les quatre étages, rien que pour moi. Papa PICK n'aimait pas les mille-feuilles de toute façon, il préférait les tartes aux fraises et le gâteau au chocolat, ce dont j'ai pu me rendre compte par la suite.
Puis elle me disait : " Il y a un bon film à la télé ce soir, veux tu venir le voir avec nous ? Viens à 7h comme ça on aura le temps de bavarder ". Et je savais bien qu'elle savait que je n'avais rien à manger et qu'elle avait aussi fait le marché ce matin et pris trois parts au lieu de deux. Alors je lui disais, " Merci maman, je serai là à 7h. A tout à l'heure ".
Elle partait rassurée et toute contente remontait au quatrième et je l'entendais toquer à sa porte et dire " C'est moi papa. Annick vient à 7h ".
A l'heure dite, je toquais trois coups à la porte de leur appartement. Papa PICK venait m'ouvrir et me disait " Ah bonsoir ma petite Annick, c'est gentil de venir voir tes vieux voisins. Entre donc ", comme si c'était moi qui lui faisais un honneur en me présentant à sa porte et non lui qui prenait soin de la petite étudiante du troisième étage.
Ce petit manège du mille-feuilles et du film du dimanche soir a duré plusieurs semaines et peu à peu, nous nous sommes vus presque tous les jours. Quand je rentrais de ma journée de cours de la fac, maman PICK venait toquer à ma porte et me disait : " J'ai fait un gratin de pommes de terre et des steaks pour ce soir. Ca te plait ? ". Et je lui disais " Oui beaucoup " et j'allais dîner chez eux.
Papa et maman PICK était des retraités avec une pension très modeste mais ils avaient le cœur sur la main. Une troisième bouche à nourrir représentait pour eux un effort financier considérable mais à aucun moment ils ne me l'ont fait sentir. Ils m'accueillaient toujours avec plaisir, me racontaient leurs histoires et leurs souvenirs et on riait beaucoup.
Elle était allemande et lui belge. Ils vivaient en France depuis plus de 20 ans.
Je pense qu'ils comprenaient très bien ce qu'était ma vie à cette époque et à quel point la solitude et le dénuement pouvaient rendre les soirées d'hiver oppressantes.
Je suis restée une année universitaire dans cette chambre meublée sordide, avec les cafards, le lit au matelas troué et défoncé. Mais j'étais dorlotée par mes maman et papa PICK et je ne me suis rendue compte que bien des années après que sans eux je n'aurai pas réussi mon année de fac. Je ne sais même pas ce que j'aurai pu devenir s'ils n'avaient pas été là.
Leur douceur et leur générosité auront été finalement ce qui m'a fait tenir debout, et avancer jour après jour. Avec eux, point de discours, point de grands débordements de sentiments, juste des dimanches après-midi aux mille-feuilles, le film du dimanche soir à la télé, les repas partagés sur la table de la cuisine, les conversations sur les petits riens de la vie. Une vie de famille.
Ce sont des gens qui ne m'étaient rien qui ont pris le relais des parents restés sur l'autre bord de la mer.
Ce sont ces " étrangers " à l'accent bizarre et à l'accoutrement inattendu qui ont pris sous leur aile une gamine de 18 ans et qui l'ont portée à la seule force de leur cœur au bout d'une nuit d'hiver vers la lumière.
Et pendant ce temps là, dans les rues de la Ville, les étudiants de ma promo, petits français bien installés, natifs enfants riches de parents fortunés, passaient dans leurs belles automobiles sans tourner leur regard, la tête haute, la démarche assurée et le sourire carnassier. Et ils allaient danser.

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