Compte rendu de lecture n°1 : Introduction
Denis Guénoun – Le théâtre est-il nécessaire ? – Collection « Penser le Théâtre » – Circé , 1997
Pour qui pratique, enseigne le théâtre en amateur, s’interroge à cette occasion sur le rôle du théâtre dans la cité, et serait également à la recherche d’une histoire du théâtre qui puisse lui délivrer une clef de lecture du théâtre contemporain souvent perçu comme difficile d’accès - ce qui pourrait constituer une des raisons de sa « crise » dont tout un chacun se plaint à loisirs - il n’y a pas de livre plus précieux que cet ouvrage de Denis Guénoun, paru en 1997.
Pour faire plus ample connaissance avec son auteur, on se reportera plus précisément à L’Exhibition des mots (1998) qui rassemble les textes de diverses interventions publiques de Denis Guénoun, témoignant d’un parcours « de l’intérieur du microcosme théâtral » : étudiant en politique durant cette période emblématique de l’histoire de la rénovation du théâtre que représente aujourd’hui encore Mai 68, Denis Guénoun a en effet occupé, dans sa carrière de comédien, de metteur en scène et d’auteur dramatique, des fonctions institutionnelles (il a été Directeur du CDN de Reims de 1986 à 1990), avant de les quitter, au nom de la question politique qui lui tient particulièrement à coeur (« Par fidélité je le [le théâtre] quitte. »).
Voici un homme capable de ruer dans les brancards et d’exprimer avec force de belles révoltes (voir « Politique de la littérature », « Ce que l’art demande », « Walter Benjamin et nous » dans L’Exhibition des mots), mais dont les indignations reposent solidement sur une théorie du théâtre qu’expose rigoureusement l’essai paru en 1997.
Quel en est le propos ? Nous dirions que l’auteur y déroule avec brio une histoire du théâtre passée au crible de deux notions : 1. l’identification – 2. la nécessité, pour proposer ensuite un état des lieux du théâtre aujourd’hui : en crise, mais pourquoi ? nécessaire, peut-être, mais surtout en quoi nécessaire ? En somme il cherche une issue à cette mort constamment annoncée, un chemin d’avenir pour le théâtre.
Partant de la Poétique d’Aristote, dont il souligne le caractère fondateur d’un théâtre qui se tient essentiellement du côté de l’action, donc du côté de la praxis, il marque cette chronologie d’un jalon avec son analyse de La Pratique du théâtre de l’Abbé d’Aubignac (1657), d’un autre encore avec Freud « Personnages psychopathiques à la scène » (1905/1906). Pour clore cette chronologie, d’où il extrait l’ensemble des outils de sa problématique, il dresse enfin dans les deux derniers chapitres de son ouvrage un état des lieux du théâtre dont nous aurions « besoin » aujourd’hui, de ce théâtre « nécessaire » mis en question par le titre même de son livre.
Depuis que le cinéma lui a ravi ses spectateurs et ses vedettes adulées (chapitre IV) (évènement concomitant du fait qu’en littérature l’ère du soupçon a généré les oeuvres du Nouveau Roman, et qu’en peinture les œuvres de Magritte [« Ceci n’est pas une pomme »] ont marqué une interrogation sur le signifiant/le signifié en engageant l’art contemporain dans une interrogation/dénonciation constante de son propre langage), un théâtre « en crise » serait prédit-on menacé d’une mort prochaine. L’enjeu de ce livre est donc d’accepter humblement que meure ce qui ne devrait plus vivre si aucune nécessité n’est démontrable (les formes artistiques sont ainsi régies par les lois de la nécessité qui prévalent en biologie, elles comptent incidemment au nombre des formes du vivant…). Alors le théâtre serait une espèce dont l’extinction est inéluctable et il serait vain d’en déplorer l’extinction. Ou bien il serait possible de laisser par suite subsister une forme quasi-muséographiée, ritualisée et bien anecdotique désormais du théâtre que certaines institutions pratiquent. C’est contre ce théâtre affligé de n’être qu’un spécimen sous vitrine, objet de culte d’élites averties (dûment pourvues d’une carte d’abonné aux saisons culturelles !) que ce livre a le grand mérite me semble-il de s’insurger. En plaidant au terme de sa démonstration pour un théâtre « épique », dont « les acteurs redeviennent rhapsodes » (p. 149), seul capable de répondre à l’ « immense désir de théâtre » dont notre époque témoigne (notamment par la multiplication exponentielle des cours et des compagnies de théâtre amateur (voir le manifeste d’un programme de rénovation du théâtre que constitue l’épilogue de cet ouvrage, Hors cadre2).
Ce que Denis Guénoun nous donne à comprendre dans un premier temps, c’est que le langage poétique était en fait originellement clivé depuis Platon et Aristote entre l’épopée : discours dont le locuteur est directement le poète, et le genre théâtral tragique (auquel s’oppose le genre de la comédie), où se produit un artefact, une illusion, une parole mimétique. Ce théâtre des origines est un théâtre où le langage était d’abord et avant tout celui du chœur, avant de devenir celui du protagoniste qui s’en détache (le héros).
De ce détachement a découlé au fil des siècles le fait que le théâtre classique est ensuite devenu au 17e siècle un théâtre de personnages (nobles ou bas, vénérables ou condamnables au nom de la vertu, ce qui oppose Le Cid ou Andromaque à L’Avare), et que tout le mouvement de ce détachement progressif est allé de pair avec une élaboration graduelle du concept d’identification, jusqu’à la rupture brechtienne qui a formulé le concept de distanciation [dans un mouvement contraire de celui qui avait au 19e siècle « psychologisé » (jusqu’à la pathologie !) les personnages ], avant que le théâtre contemporain n’entreprenne de récuser la primauté du langage pour faire triompher le jeu des corps des acteurs, et ne déploie le versant spectaculaire de la mise en scène, le tout au détriment de ce langage originel irrémédiablement entaché de soupçon.
Dans cette chronologie nous entreprendrons de marquer les étapes qui correspondent d’ailleurs exactement à une professionnalisation (et à l’institutionnalisation ?) accrue de ceux qui font du théâtre / le théâtre. On notera que la figure (et le métier) de l’acteur s’est au cours de cette histoire détachée peu à de la scène, que la réflexion sur le théâtre était au départ une réflexion sur l’écriture dramaturgique (considérée du point de vue des auteurs dramatiques) avant de s’infléchir en réflexion sur la manière de jouer (considérée du point de vue des acteurs), et que cette évolution s’est élaborée dans différents types de lieux-théâtres dont les formes architecturales, depuis l’amphithéâtre antique - qui ne hiérarchisait pas la relation entre l’espace de la représentation et l’espace des spectateurs – se sont transformées (et perverties ?) jusqu’au théâtre-écrin bourgeois, avec sa scène dressée dans son rapport frontal de la scène à la salle, opposant le lieu de la fiction théâtrale au lieu de la représentation sociale dont les places dévolues aux différents types sociologiques de spectateurs ont été fortement hiérarchisées.