Pour nos "Folles de Mai"

Publié le

JUIN 2008 TEXTE D’APRES LA TERRE DES FOLLES DE LAURENCE COSSE

RUE DES TANNERIES - UN LUNDI SOIR

 

Femmes folles et femme clown

Avec elle nous avons découvert

une femme : feu-follet, feu sauvage.


1. Elles sont venues vivre en scène, avec leur coeur, avec leur entêtement.
Les femmes sont venues, elles sont venues les femmes, s’atteler à l’impossible manège, rue des Tanneries, un lundi soir.


2. Les filles. On nous appelle les filles – et aussi les folles – ça date du premier lundi, les premières fois qu’elles se sont
retrouvées ici. Moi, je ne connaissais même pas leur force. A l’époque je ne savais pas tout à fait encore ce que voulait dire faire corps, jouer ensemble.


3. Qui est chacune au fond ? Plus je me pose la question, moins je sais y répondre. Comment les autres la regardent-elles ?
Elle essaye, elle ferme les yeux, elle se concentre. Et puis enfin, rien, un abandon, la page blanche, le vide, l’oubli de soi qui la révèle tout entière et la relie à toutes.


4. On finit par connaître leurs méthodes. Il y a l’échauffement, sur la moquette pleine de poussières. Les improvisations, cela
frappe un grand coup dans le coeur quand il faut s’y jeter, le comédien a l’impression que ses oreilles vont éclater. Les formatrices en inventent sans arrêt. Elles leurs proposent des pistes de travail, maintenant ! Ça paralyse, mais aussi ça nourrit l’imagination. On finit par trouver.


5. Moi, je veux que tu saches ! Avant que tu aies appris à parler, je veux que tu voies toi aussi la foule des folles, que tu
entendes l’harmonie profonde de leur chant, le seul bruit sous les feux des projecteurs, quand une étoile sur la moquette est formée.


6. On m’a dit, n’y vas pas, tu n’as pas l’âge. On te dissuadera. N’y vas pas, on n’aura pas besoin de toi. Mais j’ai désobéi.
Bien sûr que si j’ai l’âge. Je sais tout, je tourne avec les autres. Je sais.

Au tout début, on nous a prévenues qu’il n’y aurait pas d’homme dans ce cours. Nous en avons beaucoup parlé, des hommes, s’ils reviennent, maintenant, je pourrai leur dire comme nous les aimons quand ils ne sont pas avec nous.


7. Je tourne, en aveugle. Pas facile de se trouver là, de lâcher prise. J’avance d’abord avec une tête sans corps, ma tête aux
yeux fermés finit heureusement par rouler dans la poussière, sur la scène. Marta ? Marta, c’est bien toi Marta ? Non, enfin je suis une autre Marta. Difficile – mais possible – de rassembler son corps et sa tête, d’ouvrir les yeux, et d’effacer les tracesprofondes de toute logique trop rationnelle, de revenir à l’émotion, en sollicitant sa mémoire, une autre histoire.


8. C’est toujours la même consigne. Pas de préméditation. Moi qui m’habille tous les jours comme il faut, depuis des années
maintenant, une fois par semaine je mets une robe de lumière, chatoyante, sensible, je trouve au début que j’ai l’air déguisée. Mais au fond j’aime ça. Elles ont raison. Ne plus rien vouloir c’est la liberté. Et je suis sûre que je suis là, bien vivante.

9. Combien sommes-nous aujourd’hui ? Dix ? Douze ? Plus que ça. Bien plus. A la Tribune nous étions 60. Et puis aussi les
spectateurs. Beaucoup viennent de tous les horizons, d’autres cours, d’autres villes, de la Maison Heureuse ou bien encore de la province et de la banlieue. A Paris, la salle était comble, le silence était impressionnant. Ils regardaient tous ces hommes et toutes ces femmes ….


10. ça s’est – presque – toujours – terminé calmement, pas comme ça avait commencé. Dans l’effervescence et les
bavardages. Toutes les fois, il a fallu insister. Du calme, de la bienveillance, un peu plus de sacré. Pas de résistance quand on nous dira de nous mettre au travail. Pas de panique. C’est notre force, la convivialité. Que peut-on reprocher à un groupe de femmes qui arrive tout juste du boulot et qui a besoin d’un moment de simple amitié pour se retrouver ? Nous avons toujours fini par partager ce silence où la voix de chacune s’est fait entendre comme une parole vraie.


11. ce qu’elles sont belles ! Comment se fait-il que je ne m’en aperçoive qu’aujourd’hui ? Plus belles les unes que les autres !
Toutes ! Il faut être un parfait étranger pour se dire « visages ordinaires », « maladresse du théâtre amateur». Elles sont belles, les plus âgées comme les plus jeunes. Et très émouvantes. Belles, simplement belles. Et je sais pourquoi : elles sont sincèrement éprises du théâtre. Leurs visages se colorent en ocre. C’est la lumière qu’un regard amoureux diffuse quand le coeur est sincère.


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