Un réverbère explose

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Un soir d'automne en 1958, ou un peu avant... Dans une rue d'Alger, une très jeune femme dévale un escalier. Elle oppose un vague sourire à l'insécurité d'un temps de guerre et son regard cherche déjà au coin de la prochaine rue l'homme qu'elle a épousé. Elle se hâte vers ce rendez-vous galant quotidien, conforme au cliché d'une époque rythmée par le Jazz, le Twist... et par les bombes.
Elle ne sait pas encore qu'une main fratricide a camouflé, dans la cavité du réverbère qui est leur point de ralliement, une charge explosive, dont les victimes sont dévolues au hasard. Une charge pure de rancœur et de haine, une violence voulue par la cause à défendre, le projet terroriste de la mort arbitrairement distribuée, pour imposer sa voix, au prix des innocents.
L'homme qui la rejoint, plein gaz sur son scooter, ne s'en doute pas non plus.

Et puis ce fut la déflagration ; le métal déchiqueté vola en tous sens, un fragment plus saillant allant couper les mains d'un anonyme qui conduisait un scooter similaire et qui a eu la malchance de passer à quelques secondes près au mauvais endroit.
Elle dans l'escalier, tournant les yeux vers le coin de la rue où il devrait l'attendre ; lui à l'autre coin de la rue en train d'amorcer son tournant : ils furent pris d'une angoisse terrible au moment de la détonation, dans la certitude de la provenance exacte de ce bruit énorme et meurtrier, dans la conviction que l'autre l'y attend depuis déjà quelques minutes. Pourvu que... il faut avancer vers les lieux dévastés et encore fumants, affronter le probable, la certitude insoutenable que cette fois, on y est.
Mais le scooter rencontre immédiatement le pas réticent de la jeune femme. On ignore absolument à cet instant le cauchemar d'alentour. On se retrouve nez à nez à n'en pas croire ses yeux, et sans pouvoir sortir un mot. C'est un silence de mort qui hurle la joie obscène d'être encore en vie dans les poussières muettes. Rien de plus à dire que ce regard, qui échange la communion du naufrage, des jambes molles, du cri que l'on a retenu et qui fait encore mal dans la poitrine, et tout aussitôt les ressuscite de ce désastre, dans un battement plus rapide du cœur, dans un souffle court qui cherche avidement l'air après la noyade, dans le vertige sans fond que l'on peut supposer après une telle poussée d'adrénaline.

Le même sang coule en bouillons vivaces dans leurs veines que sur le pavé répandu autour d'eux. Le cerveau enregistre cela inconsciemment, et puis les sirènes des ambulances viennent bientôt briser ce charme, on s'ébroue, c'est le présent et l'avenir qui reviennent en force pour chasser cet état de stupéfaction où tout ce passe au ralenti avec des sons lointains comme dans du coton.
La même guerre cruelle frappera bien des fois leur entourage. Un soir, un étudiant du quartier a été abattu sans sommation. Il a voulu étendre sa chemise sur son balcon, il n'avait pas regardé l'heure, c'était le couvre-feu. On l'a pris pour un tireur embusqué. C'est idiot cela, cela fait de la peine ; elle me l'a raconté sans colère, bien des années après, comme on se rappelle un immense chagrin d'enfant, comme un regret ineffaçable. Parce qu'on ne le connaissait même pas, ce môme, on n'a jamais même su son nom, mais il ne méritait certainement pas de se faire abattre et de rester pendu sur la rambarde, comme un lapin.

Une autre fois, des rafales aveugles de mitraillettes ont au milieu de la nuit brisé les vitres, les éclats de verre ont volé jusque dans les berceaux de leurs deux jeunes enfants – qui étaient un peu trop près des fenêtres. Un autre petit miracle puisque les enfants ne se sont pas même réveillé et n'avaient pas une simple égratignure. Ainsi la peur s'apprivoise, on n'a d'ailleurs pas réagi comme la première fois près du réverbère, elle est à force devenue une autre partie de soi, familière. La vie se faufile machinalement entre les balles perdues, et on laisse derrière soi ceux qui sont tombés, en pleine course, dans des manifestations qui ont mal tourné. On a appris à ne pas se retourner sur tout cela, à passer outre, à presser seulement son pas pour s'éloigner du désastre. Le sourire tendre de ma jeune femme s'est seulement imperceptiblement figé, et l'humanisme désuet de mon père s'est un peu stratifié. Ils ont malgré toute la vie devant eux, avec ce fusil dans le dos qui décide de la direction dans laquelle aller, et puis un jour vers la fin ce sera un cercueil dans la boîte à lettres, et enfin les deux mains de ma mère sur des poignées de valises auxquelles sont également accrochés deux enfants nés comme un défi.

Car le frère et la sœur sont nés dans ces années maudites où en sortant acheter son pain un poignard pouvait se ficher dans votre dos aussi naturellement que s'échange une poignée de main ; où un dancing faisant salle comble un samedi soir pouvait soudain exploser, et vous pulvériser tout ça. On avait disposé de quoi ne pas rater grand monde sous les pieds mêmes de l'orchestre. Pas grand chose à ramasser ensuite.

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