Leur exil
Alors voici que ma jeune femme est en France, dans une province aux alentours de Lyon, dans un village où les rideaux bougent imperceptiblement quand elle sort avec la poussette. D'ailleurs on lui demande de ne pas trop se montrer, de vivre en recluse la honte de ce rapatriement, et le veuvage probable, tandis qu'elle demeure dans l'attente de son mari resté là bas et dont on n'a aucune nouvelle. Ce n'est donc pas un havre de paix après le départ tumultueux par les derniers avions, quand il a fallu tirer d'un coup sec par le bras le fils qui criait Papa ! Papa ! en pleurant, et laisser là comme une image douloureuse et définitive le mari avec un fusil dans le dos qui lui interdisait d'aller plus loin. Il prendrait le prochain départ, et ce sera bel et bien le dernier bateau. Elle attend, dans un milieu hostile, que les circonstances n'ont certes pas préparé à accueillir plus favorablement l'étrangère. Pensez qu'avec elle, on a peut être bien perdu un fils, un frère, et qu'elle vous rapporte deux braillards ... de quoi oublier qu'elle a peut être perdu son mari et leur père !
Mais finalement il est revenu, depuis Marseille où le bateau conduisait, jusqu'à ce point de rendez-vous convenu d'avance, mais sans même avoir pu téléphoner pour prévenir (pas un sou !). En sonnant à la porte il s'entendra dire par sa mère ou ses sœurs qui sont venues ouvrir " Je te croyais mort ! " tant le voir là, vivant, sur le seuil, surprend.
Le lendemain ouvrait de nouvelles perspectives. Il partit prendre auprès de son employeur les directives de son avenir. On lui a proposé de prendre un poste en Tunisie parce que c'était diablement plus commode de le réexpédier au diable Vauvert. Il revint porteur de la nouvelle, délicate après tout, et la réaction de ma mère fut un cri de délivrance. Quelle que fût la destination, on partait vivre sa vie. On ne voulait pas d'eux en France ; mais à tout prendre, on leur offrait l'opportunité de ne pas avoir à maîtriser cet univers là. La perte de ses racines, c'est affronter les choses concrètes d'un monde où les mots qu'on utilise n'ont plus cours, ainsi faut-il corriger sa langue et ne pas parler du ruisseau voisin comme d'un oued. C'est replacer son corps dans un climat qui vous transit les os.
Bien des immigrés vous diront comme ils ont eu froid en touchant la terre de France ; mais au-delà d'une réalité climatique ils veulent dire en fait cette perte absolue des repères, des dimensions, cette désorientation complète relative aux règles du langage et des gestes à avoir. Ajoutez à cela un silence, lourd de reproches, la gêne des compatriotes métropolitains, et le vide que l'on laisse derrière soi quand on a marché pendant des années avec les yeux dans le dos, le rythme d'un pays en paix après celui des dangers mortels embusqués... Il faudrait du temps pour reprendre pied. Dans ces conditions, le recours de repartir de l'autre côté de la mer, où l'effort d'adaptation promet d'être moindre conviendra à tout un chacun. Comme c'est un pays où on pense, ici, qu'il y fait beau toute l'année, palmiers, moukères et gargoulettes ! on les oubliera commodément. Dès cet instant, aucun retour ne serait plus jamais possible, pour nous, comme pour eux.
Leur destin était en effet scellé par ce biais définitif : ils seront toute leur vie en transit pour nulle part, sans refuge natal, sans pierres ancestrales auxquelles revenir : " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament ".
Nous sommes donc en 1962 ou en 1963 et mon père est parti en éclaireur en Tunisie. Il découvre un appartement de fonction déniché dans un vieux fichier, inhabité depuis des lustres, et pour comble d'ironie du sort localisé en face d'un bureau tunisien du FLN ! Des années de courriers se sont empilées derrière la porte de l'appartement qui ne veut pas s'ouvrir. Faisant fi de circonstances, il fait céder la porte, il prépare le foyer en se concentrant sur le minimum vital. Il faut s'accommoder des fuites d'eau, apprendre la mobilité des quelques meubles que l'on a, se contenter des vieux tapis et des couvertures achetées au poids à un vieux marchand. On s'installe, on s'établit dans le provisoire, on acquiert les réflexes d'un peuple nomade...
Ils ont tu à jamais ce qu'ils ont vraiment ressenti le jour du départ d'Alger, en laissant dans la serrure, à l'extérieur sur la porte, les clefs de leur appartement, tout ce logis qu'ils avaient comme tous les jeunes couples façonné à leur image, en soignant la décoration et le design propre à la mode en vigueur à leur époque des coloris et des matières, en choisissant une ligne " actuelle " pour les meubles et de la belle vaisselle, ainsi que le font aujourd'hui tous les trentenaires quand ils hantent les magasins Habitat, Ikea ou Bricorama... Mais à cause de cela les appartements, puis les maisons, où notre famille a grandi et où pour ma part je suis née n'ont jamais comporté de belles choses durables inscrites dans une légende familiale. Nos lits furent de simples sommiers de fers pour porter un matelas, nos bureaux des meubles de récupération de la filière professionnelle (on se les arracherait prix d'or aujourd'hui dans les brocantes parisiennes ! mais ce n'était pas la mode quand j'étais enfant), notre vaisselle du tout venant, et nos draps ne supportaient aucune dentelle ou broderie fine en fioriture dont nous aurions pu être redevables à quelque arrière-grand-mère... Ils n'ont seulement jamais remplacé les objets perdus ; ils ont renoncé à jamais à l'effort commun de dire qui ils étaient par l'aménagement de leur intérieur. La vérité de leur identité avait été refoulée à l'intérieur d'eux-mêmes par ces circonstances particulières de l'exode, et elle y est restée. Notre histoire familiale n'est portée par aucun objet de valeur, les armoires normandes et les horloges familiales sont longtemps demeurées pour nous un mystère hideux. Il nous était impossible de comprendre l'attachement que d'autres portaient à ces vieilles choses embaumées d'encaustique, dont les pieds sur coussinets de feutre préservent la longévité de parquets qui craquent sous le poids des générations. Il nous est difficile de transposer dans un monde matériel cette question de l'héritage ou du patrimoine que notre famille a échangé de manière immatérielle.
Les seuls objets du patrimoine familial que la fratrie est susceptible de se disputer resteront les couvertures de laine et les tapis tunisiens dans lesquelles nous avons dormi, lu, fait la sieste et passé de mauvaises grippes, et sur lesquels nous avons joué, en traçant sur les motifs géométriques les circuits de nos courses de petites voitures. Notre patrimoine s'est écrit au fil des mots de nos seules discussions, et de nos lectures, assis en tailleur sur ces tapis... que nous trimballerons comme des bédouins au gré de nos propres pérégrinations, en laissant tout le reste derrière nous.