Une injuste colère

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Et puis les sons de l'Algérie française ont faibli, étouffés par l'inéluctable cours de l'Histoire. Ils n'étaient que les produits indésirables des erreurs passées d'autres responsables qu'eux de la situation. Que l'Indépendance fût légitime, là n'est pas la question. Mais que cela fût mal assumé, à leur détriment, et qu'on leur ait encore fait l'affront de devoir endosser seuls la culpabilité d'une guerre sale, de sorte qu'on se permette encore aujourd'hui de les mal juger : cela m'importe en revanche. Car pas plus qu'eux je n'ai choisi l'héritage de cette histoire vécue par eux dans une sombre page d'Histoire, qui me détermine pour une part.

Les billets d'avion et les tickets de bateaux ont ramené sur le sol métropolitain une jeune femme qui était née là bas, dont le père et la mère étaient nés là bas, et qui ne connaissait rien de ce pays plus au Nord où on la « rapatriait » avec ses deux enfants. De quelle patrie, de quel retour au pays pouvait-il s'agir alors qu'elle n'y avait pour ainsi dire jamais mis les pieds, sinon durant son voyage de noces pour rencontrer une belle-famille vis à vis de laquelle elle était déjà deux fois l'étrangère ?

Avec elle, ce sont des milliers de Pieds Noirs dont les métropolitains ont accusé réception en port dû, plus que fraîchement accueillis, qui ont souffert de la légende du magot des colonies, qui était supposé avoir pesé dans leurs valises de rapatriés.

Il n'est pas question de cacher les cris des femmes ou des filles à peine pubères violées, des hommes émasculés, les tortures vicieuses, tous ces raffinements de cruauté dont le bilan appartient aux deux camps, et pour finir à la guerre seule. Ou plus exactement à ceux qui les ont ordonnés. Il faut à juste titre rappeler que la métropole était colonialiste du temps des colonies, que c'est un gouvernement métropolitain qui a engagé les opérations de " pacification " face aux " incidents " terroristes qui faisaient couler le sang sur les terres un peu lointaines de ce département d'outre-mer. Dans ce fatras de vocabulaire déjà politiquement correct, mon père fut mobilisé en tant qu'officier de réserve de l'armée française ; son rôle se limita à porter son uniforme et son arme pour se rendre à son travail dans les assurances, pour le compte d'une grande compagnie dont le siège était à Paris. Il est inadmissible dans ces conditions que les vrais responsables, ceux qui se tenaient dans les cabinets ministériels ou dans les salons des grandes entreprises, quand tout cela a mal fini, inéluctable sanction à leur aveuglement, après avoir laissé toutes leurs victimes des deux bords subir 7 longues années de guérilla urbaine et de guerre des maquis, se dédouanent par la désignation offusquée de boucs émissaires en la personne de leurs victimes. Que la vindicte publique relayée par les intellectuels et les média déjà si atteints de cette maladie que l'on appelle le parisianisme les désignent comme coupables, et les exhibe au pilori. Ces mêmes juges et censeurs, d'autant plus hautains qu'il leur fallait prendre bien de la hauteur pour ne pas se laisser atteindre par leur mauvaise conscience, n'ont pas voulu entendre parler du Pied Noir. Les mêmes qui n'avaient pas voulu octroyer à l'Arabe sa citoyenneté dans ce qui était un département français ; les mêmes fadas d'orientalisme folklorisant qui justifièrent la déportation des renégats et des communards dans ces terres de bagne et de malaria ; la même xénophobie. Pour nombre d'entre eux le Pied Noir sera un ennemi de l'intérieur, pire que l'Arabe, puisque son identité procède d'un mélange impur, d'un échange des cultures qui ne convient pas à l'ordre xénophobe d'un monde où chaque peuple a sa place. La physionomie, les costumes folkloriques, les instruments de musique du monde : une description de l'humanité réductible aux étiquettes d'une collection de spécimen naturaliste qui procède d'un esprit étroit où la différence ne s'envisage que comme curiosité vis-à-vis de laquelle on n'exprimera que condescendance. Il en a été de même, je pense, pour les Harkis. La fraternité du Pied Noir et du Harki se place peut être plus encore dans cette position vis à vis des vainqueurs de la guerre, de France ou d'Algérie. C'est une fraternité des frères d'armes et des vaincus, certes, mais c'est surtout et plus encore la fraternité des transfuges culturels, insupportable aux vainqueurs qui se retranchent à l'abri de leurs frontières pour définir leur identité. Au cœur de tout cela une position métaphysique radicalement divergente. D'un côté les certitudes et l'appartenance, l'uniforme et le goupillon. De l'autre le doute, l'échange, une dialectique toujours en mouvement, le nomadisme. Ni Dieu ni Maître, l'Anarchie ! l'ange déchu même que l'on avait proscrit – l'œuvre de Dieu : la part du diable.

La guerre est bel et bien finie, depuis belle lurette ; ce clivage, lui, perdure.

Pour dire tout haut ce que j'ai souvent entendu, dans mon enfance, murmurer tout bas : le Pied Noir est un métèque, un bâtard. Il a le verbe haut et son dialecte, son accent impossible, ses gestes inconvenants : il s'incarne en une figure outrée, haute en couleurs et qui prête à rire. Bref, il dérange, il n'est jamais à sa place, il aurait dû rester de l'autre coté de la mer, mort ou vif. Il est bien trop vif, comme l'Arabe ou le Juif auxquels il ressemble tant ; ce renégat gène en somme comme l'Orient dont il est porteur offusque les regards, passé le seuil des salles à manger où trônent les meubles de famille, il encombre aussi sûrement qu'il divertit bien des lepénistes dans le cadre d'une escapade si plaisante de 8 jours au Club Med' dans le Maghreb. Le temps d'une exhibition de danse du ventre, au son des darboukas, avec à l'arrière plan quelques dromadaires que l'on a sortis tout pomponnés du désert pour divertir le chaland !


Nous sommes ainsi tous bien les dignes héritiers de nos pères. Nul n'y déroge, pas plus les enfants des familles enracinées dans un terroir que les leurs. Nous serons par conséquent leurs enfants déracinés, fils et filles du Maghreb, comme d'autres sont d'origine bretonne, basque, bourguignonne... ou corse ... les racines en plus !

C'est une malédiction pour nous, de porter la vipère orientale dans le sein de la pure Marianne aux mains blanches.

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