Un abandon
Mon grand-père s'est retrouvé orphelin très jeune, vers six ou sept ans. Un matin, il s'est réveillé comme à l'accoutumée à sept heures. La maison était étrangement silencieuse. Aucun tintement de vaisselle dans la petite cuisine où maman prépare le lait et les tartines pour son frère François et lui. Paul rejette le drap froissé et cherche à tâtons ses sandales de cuir qui ont glissé sous le lit-cage. Ne les trouvant pas, il ouvre enfin complètement les yeux et regarde autour de lui. Sur la couchette du dessus, François n'est pas là, le lit est en désordre. Ce n'est pas normal, d'habitude c'est toujours Paul qui réveille son petit frère le matin et qui l'aide à faire sa toilette avant d'aller rejoindre maman dans la cuisine. François n'est pas là et la maison est plongée dans un grand silence. Paul commence à sentir l'inquiétude sourdre en lui et se dirige vers la grande salle qui sert tout à la fois de cuisine, salle à manger, salon. Là personne. Pas de maman, pas de François, ni de papa. Mais papa n'est jamais là le matin car il part à six heures pour aller travailler à la Ferme de Monsieur Michel. Mais où sont donc passés François et Maman ? Il n'y a même pas un bol de lait ni le moindre morceau de pain sur la table ! Ne trouvant aucune explication logique à cette double absence inexpliquée, Paul ouvre la huche à pain et se sert une tartine tout en guettant l'éventuel retour de sa mère et de son petit frère. Personne ne vient. Après une toilette sommaire dans la cuvette de fer blanc, Paul enfile rapidement sa blouse grise et saisissant ses livres de classe liés par une sangle de cuir, sort de la maison et part à l'école. Il connaît bien le chemin et l'école n'est pas bien loin de la petite maison en torchis qu'il occupe dans les faubourgs d'Alger avec papa, maman et François. En ce matin d'octobre le soleil est déjà assez haut dans le ciel et une journée encore chaude s'annonce. Ainsi Paul sautille d'un pied sur l'autre sur le chemin en terre battue qui mène à l'école, poursuivant les cases imaginaires d'une marelle invisible et tombant assurément à chaque coup sur le ciel. Il ne se soucie déjà plus de la raison pour laquelle il était tout seul à la maison à son réveil. François a dû être encore malade et Maman l'aura emmené chez le docteur. On verra bien à quatre heures quand l'école sera finie. Ainsi, encore une belle journée africaine s'écoule entre le tableau noir, la baguette du maître qui tombe impitoyablement sur les doigts des rêveurs ou des endormis, la brise tiède qui agitent faiblement les grandes palmes des dattiers, le doux cahotement de la charrette du marchant de primeurs qui fait sa tournée chez les ménagères. Paul se sent tellement heureux aujourd'hui. Après la classe, il reste un moment à jouer avec quelques camarades. Les osselets rebondissent dans la poussière rouge de la terre d'Afrique. Sa blouse en est toute maculée. Il faut rentrer, Maman sera en colère si je suis en retard et ma blouse est toute sale. Bonne soirée les copains mais à demain, à demain....
Mais il n'y eut pas de demain et jamais Paul ne revit ses amis.
Aujourd'hui il faut que je vous raconte la suite de l'histoire.
Il n'y pas de roi, par de château, pas de princesse endormie et aucun cheval blanc.
Il y a juste l'odeur entêtante des citronniers à la tombée du soir quand mon père allumait le feu dans le pot de terre cuite avec des sarments de vigne. Il y a un chat roux qui roule dans le dernier rayon du soleil, dans l'air sucré par le jasmin et dont le ronron de bonheur fait un vacarme d'enfer dans mon cœur.
J'ai peur de me souvenir et j'ai peur d'oublier.
Mais il n'y eut pas de demain et jamais Paul ne revit ses amis.
Aujourd'hui il faut que je vous raconte la suite de l'histoire.
Il n'y pas de roi, par de château, pas de princesse endormie et aucun cheval blanc.
Il y a juste l'odeur entêtante des citronniers à la tombée du soir quand mon père allumait le feu dans le pot de terre cuite avec des sarments de vigne. Il y a un chat roux qui roule dans le dernier rayon du soleil, dans l'air sucré par le jasmin et dont le ronron de bonheur fait un vacarme d'enfer dans mon cœur.
J'ai peur de me souvenir et j'ai peur d'oublier.
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