Une calèche à deux chevaux

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1979. Saigon est tombé depuis cinq ans. J'ai 18 ans et je penche mon visage lisse sur le manuel de droit international en prenant des notes. Grand-mère est assise en face de moi et me regarde travailler en silence. Je lève les yeux du livre et dans une conversation murmurée pour ne pas l'effrayer je lui lis quelques extraits de la convention de droit des droits de l'homme. Elle me sourit et elle dit :

" Tu sais quand j'étais jeune fille, j'avais un attelage à deux chevaux... ". Et elle croque superbement un bout du nougat que je lui ai ramené ce matin des courses.

Elle ne devrait pas manger de nougat à son âge et avec son dentier. C'est beaucoup trop coriace pour sa prothèse. Mais bon, elle a bien le droit de se régaler après toutes ces années de guerre, de mépris et de silence. Qu'elle s'empiffre donc de nougat si ça lui chante, cela ne fera de mal à personne, et même pas à elle quoi qu'en dise son médecin. Son médecin, parlons en... Ou plutôt n'en parlons plus. Cela me rend nerveuse.

" Dis mamie, c'est vrai tu avais un attelage à deux chevaux ?' ".

" Oui ma petite-fille, c'était un cabriolet avec une capote rabattable et un attelage de deux chevaux. Je le conduisais moi-même. Une fois même j'ai versé dans le fossé. "

Je ferme mon manuel du droit des hommes. Ce n'est que du papier avec des mots écrits. Cela n'a plus aucun sens, après tous ces morts, au Viet Nam, en Indochine, en Algérie et ailleurs où je ne sais même pas.
Je regarde la vielle femme qui me parle d'un monde que les moins de etc... enfin d'un monde révolu où plus personne ne conduit une voiture à cheval, surtout avec capote rabattable.

Je lui demande : " et la capote c'était pour le soleil ou pour la pluie ? ".

" Ni l'un ni l'autre mon enfant ", me répondit-elle ; " c'était pour la poussière ".

Je suis interloquée. " Pour la poussière ? ".

" Mais oui tu sais bien, avec cette chaleur la terre se soulève facilement ; d'ailleurs j'avais dit à papa que je ne mettrai plus ma robe blanche pour conduire l'attelage. Cette poussière rouge se déposait partout et j'en rentrais couverte. Ce n'était vraiment pas convenable pour une jeune fille de ma condition ".

Bien sûr, je sais qu'elle a raison et je lui dis " En vérité, ce qui n'était pas convenable, c'est que tu conduises toi-même la voiture ". Elle opine du chef et rétorque " Je sais bien, mais mon père avait promis de n'en rien dire à personne et ton arrière-grand-mère ne l'a jamais su".
" Et Maman elle le savait ? "
" Non, quand elle est née cela faisait longtemps que nous n'avions plus de chevaux. Ton grand-père m'avait acheté une traction ".
" Ah c'est vrai, j'ai la photo " (cette photo je l'ai encore...).

Ainsi même en ce temps là les jeunes filles n'en faisaient qu'à leur tête ? J'imagine ma grand-mère à 19 ans, assise dans sa belle robe blanche, avec ses gants et son chapeau, tenant les rênes de sa voiture et faisant trotter hardiment ses deux chevaux sur les chemins poussiéreux.
Je lui demande : " Il avait loin entre la ferme et la ville ? ".
" Non pas tellement, en tenant un bon trot on y arrivait en une heure. Mais il fallait rentrer avant la nuit car la lanterne de coche n'éclairait pas suffisamment bien et les ornières étaient dangereuses. "

" C'était bien non ? ".
" Oui, surtout que ça ne sentait pas mauvais comme une voiture à moteur. "
" tu as raison grand-mère, donnes moi un bout de nougat ".
" Le nougat ça reste toujours pareil n'est-ce pas ? ".

Le soir même, je devais rentrer à Toulouse car le lendemain matin j'avais un partiel à passer à fac.
J'ai rangé mes livres, enfilé ma veste (c'était une veste de surplus de l'armée que j'avais dégottée aux puces et qui tenait deux tailles au-dessus de ma stature de gamine ; je nageais dedans mais au moins je n'avais plus jamais froid).
Mamie est restée un moment à la fenêtre de son HLM à me regarder partir. Je me suis retournée trois fois et à la quatrième je n'ai pas pu regarder encore. Je préférais l'imaginer à 19 ans sillonnant le bled sur les routes rouges et suffocante de chaleur lourde, dans sa robe blanche et sous un chapeau, cravachant avec toute la fougue d'une vie qui commence, sans se douter un instant des ravages qui allaient suivre.
J'avais une boule énorme dans la gorge et envie de m'enfuir en courant.

Non vraiment je n'ai pas pu me retourner une seule fois de plus et j'ai continué à marcher tout droit, le nez en l'air, l'œil fixe ne voyant rien, en ne passant ni au passé ni à l'avenir, mais seulement à ne pas trébucher sur le chemin de la Gare.

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