Le jardin

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Ils déménageront ensuite ces quelques meubles pour une villa où je suis née, puis dans une autre où j'ai ouvert mes sens au monde. De toute cette période d'épanouissement il nous reste quelques photos en noir et blanc un peu jaunies, qui semblent dater d'un monde ancien, d'un âge d'or dont nous doutons aujourd'hui qu'il ait pu exister.

Sur l'une de ces photos, mon père en compagnie de mon grand-père posent fièrement dans la barque avec laquelle ils partaient pêcher le mérou : ils ont immortalisé leur superbe prise. Ces quelques clichés épars nous rappellent les oursins capturés d'un coup de fourchette dans les eaux claires de Carthage, les longues heures passées à fouler le sable de Corbous, les sarments de vigne avec lesquels nous avons allumé nos canouns. Odeurs d'été dont le jasmin est roi, se mêlant au fumet d'un savoureux poisson grillé au feu des sarments et des épices de la marinade d'huile d'olive : telles furent les puissances tutélaires qui ont présidé à ma véritable naissance.

Mes premiers souvenirs s'inscrivent dans la senteur crépusculaire de la terre mouillée et des haies de romarin s'ordonnant sous le jet d'eau. Aux heures chaudes, c'est le bourdonnement des abeilles et des guêpes qui dominait, ainsi qu'une vague odeur de brûlé ; mais le soir venu, nous soulagions la terre de cette sécheresse en l'arrosant, et elle nous récompensait par la flagrance des parfums prodigués par les différentes essences du jardin. Certaines nuits tièdes, la magie se prolongeait quand mon père me proposait de dénicher les vers luisants. Mes jeux ont consisté à pister les chenilles en attendant au fil des saisons le moment où elles se transformeraient en papillons. Il n'y avait qu'une variété de papillons, blancs beiges tachetés de marrons, avec quelques dessins noirs. J'épurais nos parterres des escargots qui y pullulaient ; ils étaient rayés de brun, en un seul trait de pinceau tracé dans le sens de leur spirale. Mon guide était Habib, le jardinier, qui me parlait en arabe, auquel je répondais avec mes mots d'enfant avant de savoir parler ma langue, et qui s'exilait au fond du jardin pour entretenir le feu d'un canoun où il posait sa théière bleue toute cabossée, avant de me congédier pour faire la sieste sur une natte.

Mes compagnons de jeux furent les chats. Un rituel immuable consistait en un pèlerinage sur leurs tombes, marquées par tel arbre ou arbuste au pied duquel je savais qu'on les avait enterrés, tandis que le chaton qui les avait remplacés me suivait pas à pas. La vie d'un chat était brève ; la rage ou le typhus, mais aussi les dangers de la circulation ou les combats que les mâles se livraient en période des chaleurs nous les prenaient. Une fois cet hommage rendu à chacun des ancêtres, je suivais le jeu cruel du chasseur avec une tarente ou un oisillon tombé du nid, le guet du félin pour attraper un oiseau à son envol, et parfois la déconvenue finale du matou, quand la tarente parvenait à s'enfuir en abandonnant sa queue détachable. Ou bien, et ce fut le privilège de Sacha qui m'avait choisie pour maîtresse, nous jouions à cache-cache et à nous surprendre l'un l'autre par des demi-tours en courant l'un derrière l'autre, en rond autour du tronc du vieux palmier. Enfin, je prenais un plaisir sauvage à faire fuir les chats errants du quartier, en assénant un coup de pied magistral à la grande poubelle en fer dans laquelle ils étaient rentrés en quête de nourriture. Il fallait déployer toute une stratégie de Sioux pour s'approcher sans bruit et réussir son coup. C'est pourquoi je me contentais parfois de projeter de loin un manche à balai ou une tongue contre la poubelle, et je dois avouer que le spectacle de deux à quatre matous décharnés se propulsant tout ébouriffés et les yeux exorbités hors de la poubelle avec une énergie parfois suffisante pour la renverser était trop comique pour que je résiste à l'envie de renouveler le méfait.

Le chat de la maison régnait donc avec mon aide en maître incontesté sur le territoire du jardin, et nous partagions les mêmes heures tardives en flairant les herbes, l'oreille aux aguets.

J'ai particulièrement admiré l'éclat lustré, rouge sang et la perfection des pétales des fleurs d'hibiscus. Je tergiversais sans pouvoir trancher sur la beauté respective de la fleur simple, plus robuste et de la fleur double, plus délicate mais aussi plus pâle. Les narcisses graciles s'élevaient en rangs désordonnés au pied des murets. Je les sélectionnais à la fierté de leur tige autant qu'à la blancheur délicatement nimbée de jaune de leur robe. Avec leur unique corolle et leur pistil jaune vif, les arums se refusaient à la cueillette car leur splendeur durait peu si on les contraignait dans un vase; je les comparais à des cygnes, à cause de leur blancheur immaculée, de leurs courbes sophistiquées et de leur bec jaune presque orange. Mais je leur préférais de loin les simples iris d'un violet profond ou les glaïeuls rougissants qui n'avaient pas les mêmes couleurs selon les années. Les iris et les glaïeuls s'harmonisaient avec les couleurs de nos nuits, des soirs de lune rousse, ils recomposaient ensemble les spectres intenses des couchers de soleil interminables avec lesquels nous avions rendez-vous. J'enfilais des colliers ivoire de fleurs de jasmin, je composais des coussins roses et blancs de fleurs d'amandiers pour donner son lit à la sieste d'un escargot épargné lors du dernier ramassage. Je grimpais sur les troncs lisses et mordorés du citronnier ou des orangers, dont je palpais les fruits pour en surveiller le mûrissement et décréter le moment de la cueillette. Je m'écorchais au contraire les genoux sur le bois sombre et rugueux de l'amandier, pour inspecter la quantité future des amandes fraîches que nous pourrions déguster par couffins entiers, ou pour recueillir dans ce même couffin un chat téméraire coincé dans ses hautes branches et miaulant éperdument pour être secouru. Je dédaignais souverainement le pêcher, dont les branches malades poissaient et ne produisaient que des fruits mangés aux vers, et le néflier malingre, au pied duquel nous avions enseveli RonRon, ce grand chasseur roux mort du typhus dans les bras de ma mère entre Noël et Nouvel An. J'ai flatté de mes mains les différentes écorces. Je connais donc les yeux fermés la fragilité cassante des branches de rosiers, leurs épines noires ou rouges ou vertes, et l'odeur intense de leurs fleurs en boutons. Une chute en patins à roulettes en loupant mon tournant m'y fit m'y vautrer tout entière ! La paume de ma main se souvient du contact lisse des plantes grasses, et de la morsure soudaine de certaines d'entre elles, qui révélaient d'insoupçonnables épines de cactus. J'y jouais mentalement des histoires de Far West ou de sauveur masqué inspirées des épisodes de Zorro que la RAI me dispensait en italien sans que cela gène ma compréhension d'enfant. Le roi du jardin, un arbre mimosa au ramage majestueux, avait même autrefois supporté une balançoire. Il était le point de ralliement des épisodes rejoués de Thierry la fronde. Outre les géraniums qui atteignaient les proportions d'arbustes, et qui sentaient le pipi de chat, je chérissais les pétunias et les pois de senteur, et je vénérais en particulier un plan de marguerites qui fleurissait en novembre pour mon anniversaire, alors que tout le jardin était en repos hivernal. Il produisait quelques grandes fleurs d'un jaune intense avec un cœur bleu profond. La dernière année, il y eut trois fleurs au lieu de deux l'année précédente : j'en fus bêtement émue.

La magie de ce jardin originel me fut donnée chaque soir de mon enfance. Chaque fleur et chaque arbre fut nommé, connu, puis quitté. Dans la terre de ce jardin, où chaque soir a caressé ma peau et nourri mes sens pour me donner naissance, j'ai laissé mes racines, à l'occasion d'une transplantation brutale.


Car il a fallu soudain quitter tout cela, et les locataires suivants ont sectionné les branches, déraciné les arbres, piétiné les parterres, arraché les pieds, tari les sèves. J'ai voulu le vérifier de mes yeux, bien longtemps après.

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