Les souks

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L'été de nos 16 ans, Jean-Paul et moi partions tous deux nous étourdir des senteurs de fleurs, de bois et d'épices au marché de la médina de Tunis.

C'était tout un rituel et nous préparions ces petites expéditions longtemps à l'avance. Nous tramions notre coup dans la cour de récré du lycée pendant l'intercours. Nous nous isolions en catimini sur le terrain de basket, celui qui est tout en bas de la colline, et nous faisons le compte des fioles à renouveler.
" Tu as encore du jasmin ? " me demandait-il. Et bien sûr le jasmin était toujours celui dont je faisais la plus grande consommation. Donc du jasmin.
" Et le patchouli ? ".
" Je n'aime pas trop de patchouli "
" Tu as raison, cette fois nous prendrons de la fleur d'oranger, du santal et de la vanille aussi. "
" J'ai bien envie d'essayer la bergamote ".

Ainsi nous dressions nos listes de parfums.

Le Jour venu, Jean-Paul venait me chercher au tout début de l'après-midi et nous partions sur sa mobylette vers le Souk aux parfums dans la médina.
Arrivés là-bas, nous laissons la machine sous la bonne garde du vieux marchand de babouches qui nous connaissait bien et nous nous engagions dans la ville basse, toujours par l'allée de gauche.

Nous nous arrêtions d'abord devant l'échoppe d'un tailleur qui martelait ses plateaux de cuivre d'arabesques et d'étoiles, avec un petit ciseau et une massette. La précision et la légèreté de son geste faisaient jaillir de l'or irisé des plateaux, des dessins merveilleux des mille et une nuits. Nous le saluions et lui nous laissait regarder. Quand il avait fini, il nous donnait à voir l'objet en le faisant tourner dans le soleil. Un jour, il m'a offert un dé à coudre finement ciselé. Une babiole de toute beauté qui m'a malheureusement été volée en camps de vacances quand j'avais 17 ans par une fille vulgaire et laide. (Malgré la profondeur de sa jalousie et de sa haine à mon égard, elle n'a sans doute jamais réalisé le mal qu'elle m'a fait en me subtilisant cet objet. Il n'avait d'autre valeur que l'histoire qui y était attachée et c'était Mon histoire, pas celle de cette petite gourde vindicative. J'espère qu'elle s'est étranglée avec.)

La ruelle se rétrécissait et nous quittions le Souk touristique pour nous enfoncer dans le cœur de la vieille ville, le caniveau central traçant une rivière un peu glauque tout au long de notre chemin.
Là, plus de cris, ni de harangues. Nous entrions dans le Souk aux bijoux, lieu tout emprunt de sérénité car en Orient la vraie richesse se compte en or brut comme vous le savez.
Les boutiquiers y sont plus prospères que dans le Souk de devant, jeté à la face des touristes. Ici nulle grosse allemande en short, ni d'anglaise dont le débardeur cache mal la cuisson rouge brique d'une peau laiteuse bêtement exposée au soleil de midi... Là, on parle bas, on admire en silence les colliers, les bracelets et les bouches d'oreilles exposés sur du velours sombre. Le marchand est assis comme une araignée au centre de sa toile, derrière un vieux comptoir. Voyant deux gamins postés devant ses joyaux d'or, d'argent et de pierreries il ne fait même pas mine de se lever. Il sait que nous n'avons pas les moyens… Mais, il ne nous chasse pas pour autant de devant son étal. Nous pouvons regarder et commenter. Là une Croix du Sud finement sertie de turquoise, là encore un bracelet en argent massif, entièrement travaillé, et ici une paire de boucles d'oreilles en or, rutilantes et énormes, sans doute un bijou de mariage.
Dans ce Souk il fait frais et un peu sombre. L'éclat des métaux précieux n'a pas besoin de soleil. C'est une vraie caverne d'Ali baba, sombre, silencieuse et même un peu humide.


Nous repartions.
Venait ensuite le Souk au tapis et au cuir, cuir de chameau il va sans dire, où nous pénétrions, après le passage religieux des bijoutiers, comme dans un tourbillon et où nous étions saisis par le vertige des couleurs et des odeurs de peaux et de laine. Nous faisons halte chez notre ami le marchand de tapis qui nous donnait à boire un thé très corsé, contenant une demie livre de sucre, et un verre d'eau fraîche. Il savait que nous émergions tout juste de la caverne d'Ali baba et que nous avions besoin de nous rafraîchir à la fois le gosier et l'esprit. Nous restions quelque temps à savourer notre thé sur ses tapis moelleux et il nous faisait la conversation. Nous ne disions pas grand chose car comme il nous parlait en arabe, nous ne comprenions pas toujours tout. Lui ne parlant pas le français, nous communiquions surtout en arabe avec les simples mots de conversation courante que nous connaissions. Nous n'aurions certes pas pu soutenir un discours trop élaboré. Mais cette conversation nous suffisait à tous trois.

Enfin, rassérénés mais déjà perclus d'avoir tant marché, nous tournions à gauche dans la première ruelle après la mosquée et là était le but de notre escapade : le Souk aux parfums !

Des milliers, des centaines de milliers de fioles de toutes tailles, de toutes formes, contenant toutes les essences du monde, des plus sucrées aux plus boisées, des douces, des piquantes, des vertes, des larmoyantes, des envoûtantes et des aériennes. Jasmin, Lilas, Santal, Chèvrefeuille, Bergamotte, Musc, Vanille, Poivre, Ebène, Menthe, Rose, Oranger… Fleurs, fruits, bois, herbes, ambres… C'était étourdissant de couleurs et de senteurs, de miroitements des huiles et des eaux parfumées, des savons et des crèmes, des pétales de fleurs séchées, des bâtonnets d'encens. Cela vous sautait à la gorge et aux yeux, comme un grand incendie de forêt vous assaille par surprise alors que vous êtes tranquillement assis au bord de la rivière.
Nous restions cloués un instant sur place devant tant de splendeurs et alors nous nous approchions avec circonspection des étalages emplis de diverses merveilles et nous prenions ce que nous étions venus chercher : le parfum de nos vies en fioles.
Alors, quasi frénétiquement, nous hottions les cabochons des bouteilles d'eaux de senteur, soulevions les couvercles des paniers en osier remplis de fleurs, passions nos doigts dans l'onctuosité des crèmes et des pommades parfumées et humions à nous faire péter le cerveau jusqu'à n'avoir plus de nez, toutes ces effluves qui nous parlaient de notre cœur, nous racontaient l'histoire de nos nuits moites et de la mer salée lavant le sable de nos corps. Nous achetions la terre et le soleil de ce pays qui, sans être le nôtre par nos ancêtres, était le nôtre par nos sens. Nous avions besoin de capturer l'essence même de cette terre brûlante dans des flacons magiques qui, quand on les ouvre, laissent s'échapper le génie d'un lieu ou d'une époque. Nous enfermions notre enfance dans une lampe d'Aladin et nous ne frottions jamais la lampe pour délivrer le génie. Au contraire, nous voulions enfermer le génie des parfums à jamais et le conserver pour l'éternité contre notre cœur.
Rien, nulle part et jamais, ne pourra se comparer au mystère du Souk aux parfums.
Jean-Paul et moi y avons fait moisson et nous repartions le soir les mains pleines de petites bouteilles cylindriques chatoyantes et exhalant dans l'air des effluves qui nous promettaient encore d'autres découvertes étranges.

Nous avions 16 ans et nous savions déjà tout ce qu'il faut savoir puisque nous voulions capturer notre vie avant qu'elle ne nous échappe. Mais ce que nous ne savions pas c'est qu'il y a toujours un gros malin un peu balourd, pas forcément méchant mais vraiment stupide, pour frotter la lampe et libérer le génie.

Cette ignorance là, nous -pauvres enfants innocents de cette terre miraculeuse-, allions en payer le prix… le prix le plus fort. Notre lampe a été brisée pour toujours et le génie s'est perdu. Nul ne sait plus désormais où il se trouve.

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