Raoued

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La Méditerranée, plus encore que la terre de ce jardin d'enfance, a été mon terrain de jeu. Elle a bercé mes rêveries du rythme de ses vagues indolentes, saupoudré de son sable doré les pages de toutes mes lectures, et m'a fait postuler une vie aux horizons sans bornes ; rien n'arrêtait mon regard sur la plage de Raoued. Nous nous y rendions en voiture en empruntant une piste, puis nous y passions la journée ou l'après midi. Le temps s'écoulait sans compter en alternant les jeux dans ses vagues et l'édification à mains nues de sanctuaires, de chapelles, de cathédrales et de minarets, monuments hybrides de sable mouillé. La sable saturé d'eau s'écoulait comme une boue liquide de mon poing nu et modelait ces architectures temporaires. J'ai si intensément aimé ma terre de sable, sans autre regard que le mien et celui de mon père, que la douleur de cette séparation reste indicible.

En enfonçant sa main puis le poignet jusqu'au coude dans le sable du littoral, sous la dernière brisure des vagues, on pouvait déloger des colonies de petits crabes incolores, qui nous couraient sur les avant-bras, et découvrir enfin le butin convoité : les amas de haricots de mer. Cette pêche était soigneusement collectée dans mon seau de plage ou dans la toile humide de mon chapeau de toile décoloré.

De retour à la maison, notre cueillette était vite dévorée. Accommodée par ma mère, elle avait le goût frais du sel, le même sel qui avait mordu ma peau. Leur saveur était celle du soleil qui avait chauffé le sable jusqu'à nous brûler les pieds. Je parcourais le monde en réinventant à voix basse les périples d'un Don Quichotte qui aurait chevauché un matelas pneumatique. Je marsouinais : nageant entre deux eaux telle une sole rasant le fond, je sautais soudain dessus l'écume de la vague d'au-dessus en imitant des cris du dauphin. Mon corps en liberté se laissait dériver comme un bout de bois flotté, enfin je fixais longuement le ciel en faisant la planche jusqu'à perdre pieds, jusqu'au vertige, et il n'y avait plus qu'à revenir comme un chiot transi se réfugier vers le sable et la serviette chauffée par le soleil.

Un instant de séchage pour reprendre son souffle, et voici qu'un nouveau coquillage appelait plus loin le regard et le geste pour le saisir ; n'y tenant plus j'allais courir au long de l'eau, dans une quête de trésors maritimes en laissant surgir en moi les mots des prochains poèmes. Retombant au hasard dans le sable, je bâtissais de nouvelles cathédrales de sable détrempé, au pied desquelles je traçais avec une allumette les mots et les dessins que la mer effaçait aussitôt, ou la grille du carré arabe auquel nous jouions inlassablement, avec mon père.

Je m'essayais enfin à danser avec mon ombre, et à me laisser surprendre par elle. Un temps viendrait, mais je ne le savais pas, où j'aurai appris à en avoir réellement peur.

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