Et pourquoi ? ... Parce que !
Le jardin encerclait la maison. A gauche du portail à croisillons, en entrant, le nom de la villa était dissimulé sous les feuilles de la haie faisait tout le tour de ses grilles d'enceinte: " Les Feuillants ", emblème de fer composé dans une belle cursive noire qui se détachait sur le mur de crépi. La villa cubique à toit plat, barbouillée de blanc avec ses volets roulants en bois peint du même bleu clair que les fameuses portes de Sidi-Bou-Saïd, produisait un effet de contraste avec les grilles et leurs arabesques de fer forgé peintes en noir. Ma maison occupait le centre du territoire, encadrée par ses terrasses pavées d'éclats de marbre blanc et gris. Derrière la haute porte brune de l'entrée, en tournant la grosse poignée de cuivre, elle révélait un escalier de marbre dans la courbe duquel les amis ont couru, ri, pleuré, attendu, discuté, hésité, promis, mêlé leurs vies aux nôtres. Le hall qui s'évadait à la gauche de cet escalier a résonné de ce joyeux tumulte, et il abritait un buffet avec trois tiroirs. Dans l'un d'eux, ma mère rangeait nos trésors d'enfants, dessins pour la Fête des Mères, poèmes pour la Fête des Pères, billes, perles, collages, coquillages peints et autres breloques.
Mais un jour est venu où mon frère et ma sœur ont dû quitter la Tunisie pour poursuivre en France leurs études supérieures. Les amis ne furent plus aussi nombreux à pousser le portail, puis la lourde porte. L'escalier était bien trop silencieux ; après m'être réjouie d'avoir tout l'étage pour moi toute seule et d'avoir pu essayer chaque pièce, je finis par descendre et installer mon lit dans le hall sous l'escalier. Les vestiges désertés de ces chambres à l'étage étaient trop sinistres.
L'un de mes jeux consista alors à me réfugier dans la zone la plus reculée du jardin, où un parterre de fleurs circulaire me permettait de tourner en rond comme un Derviche en suivant l'allée, en répétant inlassablement un sinistre cri de corbeau, occupation inquiétante dont ma sœur témoigne encore puisqu'elle eut l'occasion de me surprendre lors de l'un de ses brefs retours chez nous, durant les vacances. Il semble qu'il y ait eu une variante dont mon père a été à son tour le témoin puisqu'au cri du corbeau j'avais selon lui substitué un texte qui disait dans un premier parcours circulaire : " Et pourquoi? Et Pourquoi ? Et pourquoi ? " et dans un second tour " Et parce que... Et parce que... Et parce que ". Cela ne fut qu'une variante de l'invention pure qui fut la mienne d'un premier compagnon, qui se prénommait Arthur le petit fantôme, avec lequel je dialoguais, auquel je faisais endosser la responsabilité de mes larcins et de mes excès de tablettes de chocolat, et que je n'avais progressivement abandonné à son inexistence concrète qu'en rencontrant Pia, ma réelle petite voisine finlandaise de la maison d'en face, que ce tiers compagnon de fiction si particulier et un peu insolite n'avait pas intéressée.
Je ne voudrais pas devoir expliquer ce que ce jeu repris 6 ans plus tard sous une autre forme signifiait exactement. D'une petite anecdote comme celle-ci un psychanalyste ne manquerait pas d'en faire ses choux gras ! Il m'indiffère d'avouer que j'ai pu donner corps à cette folie pour construire ma personnalité. Les fous ne sont que ceux qui disent simplement les secrets que les autres dissimulent. Ce jeu me permettait d'évacuer la tension, le chagrin, cette colère, je conjurais ma peur...
Le chagrin débuta l'après-midi où nous avons conduit mon frère prendre l'avion pour Toulouse où il devait suivre ses études d'ingénieur. Ce fut une inexplicable crise de larmes sur la banquette arrière de la R16, sur le chemin de l'aéroport, car il m'était venu la certitude qu'il nous quittait pour toujours. Ce qui était vrai. Il revint quelques mois plus tard pour des congés, tout changé, si étrange : rempli à parts égales des joies fictives et affolées de la société de consommation ; les valises chargées de choses et de victuailles dans des emballages bruissants et brillants, un Père Noël hors saison submergé en secret de violence et d'amertume.
La peine se consolida quand ma sœur eut à suivre le même chemin. Elle a rendu copie blanche au Concours de Sciences Po ... le genre de refus que l'on manifeste à 17 ans - et il lui échut en conséquence la Fac de Droit de Toulouse, sous la tutelle espérée de mon frère, comme affectation finale.
Il leur appartiendrait de rendre compte de leurs destins après leurs propres aventures ; nous avons résolu différemment des problèmes similaires et les solutions que chacun d'entre nous a trouvées pour lui n'ont aucune valeur exemplaire pour les deux autres. Nous avons tous payé un prix différent, mais chacun eut sa part.
La douleur qui fut la mienne à l'insu de tous les miens ressemble à ce qui se passa lors de la mort de Sacha, mon chat. Percuté par un autobus, il mit de longues semaines à mourir des lésions internes et irréversibles que cet accident avait causées. Cette agonie sans soins me donna l'occasion de me mettre en colère contre mes parents que cette perte soulageait simplement ... à ce qu'il m'a semblé - du souci de prévoir un retour avec animal dans un appartement parisien.
Un autre motif de rage fut le ménage par le vide par lequel ma mère prépara notre déménagement, en triant et en jetant les vestiges de notre enfance, et en particulier les trésors du tiroir du buffet. Je me souviens trop parfaitement d'une après-midi où j'ouvris ce tiroir à la recherche d'un poème que j'avais écrit pour mon père, j'avais en effet formé le projet de compiler mes productions dans un recueil... Alors que je collectais minutieusement mes reliques pour les emporter vers l'inconnu, pour combler le vide prévisible, je m'opposais à sa démarche inverse d'effacement de toute trace de notre passage. Mais j'étais venue trop tard : le meuble était vide ! Sa réponse fut qu'elle avait jeté ces vieilleries sans importance, tandis que je pensais à tous les autres trésors, jusqu'aux quelques perles en plastique de couleurs vives que mon grand-père m'avait offertes bien des années avant lors de sa dernière visite, et que j'aimais retrouver dans la poussière avec l'ombre du vieil homme dont j'avais un vague souvenir, dans ce vieux tiroir ; je me mis dans une colère noire, qu'elle ne fut absolument pas en mesure de comprendre.
Ces petits désastres successifs m'ont peu à peu retranchée dans un déni de la réalité du départ prochain dont j'avais été pourtant avertie, mais sans y être préparée. On n'en parlait pas, je n'interrogeai pas, ils ne s'en souciaient pas. Le non-dit a fait office de solution au problème, le problème était à ce point occulté qu'à mes amis de classe même je ne fis part de mon prochain départ définitif que dans la semaine qui précédait ce départ, pour organiser in extremis une boom d'adieu, dans la maison vidée de sens.
C'est peu ou prou ainsi qu'en mars 1980, à l'âge de 13 ans, je me suis, pour dire les choses carrément " cassé la gueule en tombant d'un avion ". J'ai débarqué à Paris, 13e arrondissement, dans un appartement exigu aux fenêtres étroites donnant sur le métro aérien de la ligne Nation - Charles de Gaulle / Etoile, à l'issue d'un voyage aller simple vers la France qui était un exil et que mes parents se sont paradoxalement acharnés à appeler le " retour en France ".