Comme un chien perdu
Le déni de ce mot de retour n'a pas tardé à se manifester clairement. Nous avions pris l'avion un samedi, le dimanche s'écoula dans un hôtel proche de l'appartement vide brièvement visité avant la nuit. Le lundi nous vit écumer les grands magasins pour nous faire livrer d'urgence quelques meubles, le mardi, alors que ma mère réceptionnait les livraisons de la Sernam avec nos tapis et veillait à la mise en route du compteur d'électricité, je me retrouvais projetée dans mon nouveau collège.
Mon pantalon de velours marron et ma parka vert foncé dénotaient en premier lieu avec le climat humide d'un mois de mars particulièrement gris et arrosé. Le pull ne suffisait pas à me réchauffer lorsque mon père m'a conduite à pied de la rue du Chevaleret à la rue Pierre Magnan au long d'un parcours d'une quinzaine de minutes empruntant plusieurs rues qui en traversaient d'autres et qui me semblaient toutes les mêmes avec leurs immeubles similaires et tous trop hauts pour moi. La rue Pierre Magnan fait quasiment face à l'arrière de la faculté de Tolbiac dont les bâtiments principaux ont ceci de caractéristique qu'ils édifient une superposition de 3 cubes vitrés, que mon père me signala. Nous avons passé les grilles du lycée, gravi les escaliers, passé les portes vitrées, et avons été accueillis dans son bureau qu'ornait une reproduction d‘une toile de Claude Monet par Madame le Proviseur. Elle commença par déplorer mon arrivée en milieu de semaine. Puis je fus embarquée par une " Conseillère d'Orientation ", titre ou fonction vis à vis de laquelle je fus d'abord incitée au respect qu'inspire tout mystère indéchiffrable et potentiellement dangereux. Laquelle me conduisit après quelques recommandations pratiques sur la topographie des salles de classes selon les étages, les emplacements des toilettes et de la cantine, les règles relatives aux arrivées en retard du matin, directement dans ma classe.
C'était un cours de Sciences Physiques, en salle de laboratoire. Je me retrouvai les bras ballants dans l'allée face à un professeur masculin bien peu amène, qui se plaignit aussitôt des sureffectifs de nos classes trop chargées et qui me désigna un coin libre au fond. J'étais submergée par le nombre de paires d'yeux qui me fixaient comme le phénomène incongru que j'étais. Plus de 30 paires d'yeux rivés sur moi, écoutant mon drôle d'accent pitoyable. Alors qu'une classe comptait en moyenne en Tunisie 15 à 18 camarades au maximum ! Il s'enquit du livre sur lequel j'avais commencé mon programme de cinquième et de l'ordre dans lequel nous l'avions effectué. Je lui sortis l'objet du délit de mon cartable lourd de tous mes livres. Je les avais piochés le matin dans ma cantine de fer de l'armée repeinte en orange, qui avait suffi à contenir tout mon bien, la garde robe, les affaires scolaires, 3 ou 4 peluches, ma collection de cartes postales et de maigres souvenirs intimes. J'appris alors qu'au collège on nous fournissait les livres et que j'aurai le bon, nonobstant le programme était bien le même et la malchance voulut que mon prof de Tunisie ait choisi de nous faire étudier toute la partie de chimie avant la partie de physique, et ils commençaient précisément la chimie. Il m'intima donc de me débrouiller pour récupérer auprès de mes petits camarades les cours précédents et de pourvoir seule à mon éducation sur le principe d'Archimède. J'étais arrivée pour le dernier quart d'heure de ce cours, il prit fin. Je suivis le troupeau d'inconnus jusqu'à une autre salle de cours en veillant à ne pas perdre la trace d'un visage repéré auquel je me raccrochais pour atteindre ce prochain point de chute. Je les écoutais parler sans comprendre leur langage émaillé d'un argot lycéen différent du mien, et de références télévisuelles tout à fait hermétiques à ma culture d'expatriée.
Le cours de mathématiques qui suivit fut du même acabit. Et dès cette deuxième heure, il nous fut rappelé qu'un mouvement de grève dont il avait été question la veille nous rendait de fait à nos foyers. Or mon père avait prévu, sur les indications données par le proviseur, de venir me chercher à 12 heures 30. Il était 11 heures.
J'échouais avec un troupeau grossi des autres classes sur les marches et au-delà des grilles, il m'apparut soudain que je ne savais pas retourner où j'habitais. Impossible de me rappeler le chemin ; aucune adresse précise à demander. Je stoppais net, je vis le flux s'épandre, je me retrouvai quasiment seule. Je réfléchissais. J'observais le terrain. J'avais longé cette grille sur la droite, ce matin, jusqu'au passage clouté, là-bas, au bout de la rue : je tentais donc une timide incursion en sens inverse. Une fille derrière moi me rejoignit. Elle était dans ma classe, curieuse de faire connaissance, c'était sa direction. Au passage clouté, nous nous étions dit trois mots, échange des prénoms, moi c'est Anne, et moi c'est Florence, et d'où viens-tu, de Tunisie, ... ah bon et où habites-tu ? Les cubes de la faculté de Tolbiac étaient bien là comme ce matin, mais ensuite ? Quelle rue dans ce carrefour qui en réunissait bien 5 ou 6 et bien 3 différentes dans la même direction supposée la bonne ? Je stoppais net et je répondis : "Je ne sais pas". J'expliquai le rendez-vous avec mon père. " Je vais l'attendre, ce sera mieux ". Elle poursuivit son chemin après quelques vaines questions pour m'aider. J'ai retraversé le passage clouté, j'ai relongé la grille, j'ai pris mon poste de vigie mais j'avais froid devant la grille. Si froid que ce n'était pas possible de rester immobile à attendre. Alors je me suis dit qu'en réfléchissant bien je retrouverais peut être le chemin, ce n'était pas si loin, un quart d'heure à peine, c'était trop bête ! Je relongeais la grille, retraversais, m'aventurais cette fois-ci au pied des cubes vitrés, et puis j'ai tourné, tourné comme une girouette en essayant de me souvenir à quoi ça ressemblait avant ces trois cubes, je voulais trouver quelque chose de reconnaissable mais rien ne venait, et plus je le voulais plus mon regard se brouillait, et plus il se brouillait plus il me semblait que je n'allais même plus savoir retourner devant les grilles tellement la panique me submergeait. J'ai fait la navette plusieurs fois de la sorte entre les grilles et les cubes, et j'avais de plus en plus froid, et de plus en plus de rage et de pleurs mêlés dans mon errance.
Personne ne s'est arrêté pour stopper ce drame. Mais je pense que tout simplement personne n'a remarqué cette enfant perdue dans un parcours triangulaire, qui marchait vite, la tête baissée pour cacher ses larmes.
C'est une fille transie et décomposée que mon père a récupérée à l'heure dite. Mais je lui ai caché la panique dont j'avais été saisie. Minimiser a toujours été l'ersatz de nos solutions quand on rencontrait un problème. Minimiser vous dis-je, ce n'est pas relativiser ! On met un couvercle sur la pression, un cataplasme sur une jambe de bois, la blessure est niée, elle demeure à jamais, et nous avons bien de la chance si la plaie ne s'infecte et n'évolue pas vers la gangrène. Nous sommes rentrés, rapidement. L'événement majeur de l'après midi fut la visite du supermarché Casino voisin avec ma mère. Nous nous sommes fait repérer dans les rayons surchargés en abondance et en diversité par nos cris d'immigrés stupéfaits. Une joie factice, un émerveillement dont je garde un goût amer de honte bue. Je me suis réconfortée pour finir de mes déboires du matin avec un pot de Nutella et une meringue.