Code 99

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J'ai reçu dans ma boite aux lettres une courte missive de la Mairie de ma commune. Elle concerne mon " origine ". Il y est écrit que j'ai la possibilité de mentir ou, sans aller jusque là, de travestir la réalité de ma naissance. J'ai beau lire et relire le texte, c'est bien cela, je suis née en terre africaine mais je peux déclarer que je suis née en Ile de France. J'imagine que c'est pour mon bien que cette opportunité (limitée dans le temps il va sans dire ; après tout c'est une promo) m'est offerte.
Que les choses soient claires, je suis née un jour de juillet sous le signe du Lion (décidément une fille du soleil) sur une terre ocre, dans une ville blanche, au bord d'une mer bleue. J'ai poussé mon premier hurlement, et certainement pas le dernier, sous un ciel astrologique, physique, mystique, certain et clairement identifié sur les cartes d'état major.

Je suis née à Alger, terre d'Afrique, en 1961 du temps où ce bout de pays était partie du territoire français.
C'est bien là, sur un lit d'hôpital, entourée d'une sage femme et d'un obstétricien que ma mère m'a mise au monde, m'a livrée en pâture aux humains et m'a jetée entre les griffes de l'administration, laquelle m'a attribué mon code de naissance : code 99.
Le monde m'a plus ou moins acceptée telle que je suis, les humains j'en ai fait mon affaire. Mais l'administration reste une préoccupation, je dois bien en convenir.

Je suis née sous le code 99, territoire aujourd'hui disparu, avalé par le trou noir des formulaires administratifs.
Le code 99 pose problème, m'écrit-on. Il faut que je choisisse un autre code d'identification. Pour faire chic, je peux choisir un code bien vu, respecté, un code Ile de France 78 ou 92. On n'est pas trop regardant dans l'administration. On est même très généreux, voire outre mesure. Comment cela, oser attribuer un code respectable à des métèques, de sales pieds noirs colonialistes ? C'est un comble !
Donc, je peux choisir d'être née à Paris, sous un ciel bien plus gris, bien loin de la mer. Mais alors, que devient ma configuration astrale me direz-vous ? Aucune idée. Il faudrait soumettre le problème à Françoise HARDY. En effet, si je change de code (exit le vilain code 99) je change mon lieu de naissance, donc ma carte du ciel, donc je ne sais plus si Vénus est dans mon ciel de naissance. Et moi je tiens à garder Vénus dans mon ciel de naissance. Ca change tout si elle n'est plus là. Que va devenir ma vie amoureuse sans Vénus ? Le divorce me guette t'il si je deviens un code Ile de France ? Qui veut bien me le dire ? Là non je craque. Code 99 je suis, code 99 je reste !
Certes, c'est un bien grand sacrifice que de renoncer à l'élite, le nec plus ultra des codes, en refusant d'abandonner un minable code 99 contre un prestigieux code Ile de France.

Mais rassurez vous braves gens, mon mari est un code 34 et mon fils un code 90, tous deux codes fort respectables que l'administration ne leur a pas enjoint de changer.
Donc c'est décidé, je refuse la promo. Ca sent l'arnaque ce truc.
Je sais qu'ils n'ont pas aimé ces messieurs de Nantes car quand j'ai fait une demande d'extrait d'acte naissance il y a eu quelques petits problèmes et quatre mois se sont écoulés avant de pouvoir obtenir le document.
Et là, pour mon plus grand bonheur, il est écrit en toutes lettres " née à Alger le 31 juillet 1961 ". Là où certains voient l'infamie, je vois la blancheur d'Alger, je sens le parfum lourd des nuits d'été, j'entends les rires et les chansons. Là où ils stigmatisent la " différence ", je revendique l'origine de tout un peuple qui a donné à cette terre le meilleur de lui-même, laquelle terre le lui a bien rendu. Là où ils veulent nier, gommer, anéantir, je veux garder le souvenir de ces temps passés où tous, français, algériens, chrétiens, musulmans et juifs réunis, nous partagions un monde qui ne pourra jamais se résumer à un code d'identification dans un numéro de sécurité sociale.
Sur mon extrait de naissance, obtenu de haute lutte, aucun code n'est d'ailleurs mentionné. A vrai dire, l'extrait est écrit d'une belle écriture penchée, à la plume sergent major. Sans doute par un fonctionnaire de la Mairie d'Alger qui admirait par sa fenêtre la plus belle du monde étalée sur la cote magnifique d'une terre qu'il aimait. Alors il a pris sa plus belle plume et a écrit mon nom, il a inscrit mon identité sur cette terre, il a validé mon existence pour toujours et à jamais dans ce pays.
Je ne lui ferai pas l'affront de renier son labeur.
En souvenir de nous, comme il est gravé dans la pierre du tombeau.

 

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