Les avions qui passent dans le ciel

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La rentrée scolaire suivante s'est annoncée avec une avalanche de problèmes familiaux inhérents à la situation de mon frère qui abandonna ses études et partit faire son service militaire. De ma sœur qui déflagrait sa révolte. De ma mère qui peu à peu s'enfoncerait dans une dépression véritable. De mon père débordé par le rythme effréné de ses nouvelles fonctions et de sa mise à l'épreuve dans les tours de la Défense. J'ai fermé toutes les portes avec celle de ma chambre. J'ai fermé les yeux quand je me suis rendu compte que cet été là ne m'avait pas permis de me baigner et de retrouver ma Méditerranée. J'ai scellé ma bouche. J'ai essayé de ne pas entendre les cris de douleur et les déchirements des miens derrière la porte du sanctuaire de ma chambre où je me réfugiais sitôt que possible. Je n'avais pas voix au chapitre de leurs problèmes adultes, de toute manière. Il était vain de s'en imposer le spectacle puisque je n'y pouvais rien. Chaque dimanche déroulait son scénario familial trop prévisible. Du déjeuner au dîner. Une semaine après l'autre. Un temps invariablement rythmé qui ne nous laissait aucun moment pour souffler. Le temps non compté, comme dilaté ou suspendu dans un instant éternel, cette vie d'avant n'existait plus. Je n'étais qu'une enfant, avec les tracas d'une enfant qui ne méritent pas qu'on les considère avec la gravité et l'urgence que l'on accorde à des problèmes d'adulte. C'était mon affaire. A moi seule de les résoudre. Mais quand on ne noie dans des broutilles, est-il juste de juger que ce ne sont que broutilles alors qu'il est vrai que l'on s'y noie ?

L'enfant extravertie et son corps libre s'étaient muée en une pré-adolescente aux gestes contraints et malhabiles, ma voix sûre et enjouée était morte, ce fut un long silence ... une ascèse. Les mornes accents de cette solitude me reviennent certains dimanche soir, aujourd'hui encore. C'est à cause de tous ces dimanches là que le fameux blues du dimanche soir peut encore me terrasser. Je ne suis plus alors qu'une petite chose misérable qui ne sait pas son but et qui sait que nulle aide ne viendra de ceux qu'elle aime, qui sont peut être encore plus malheureux qu'elle mais qui s'en défendent.

Tout le reste et les années qui suivirent n'est qu'amnésie. Pour en rendre compte je devrais replonger dans les pages des carnets et des cahiers que j'ai noircis de textes excessifs. Il en reste quelques poèmes à peu près lisibles, et c'est tout. Il faudrait rendre compte des péripéties au prix desquelles j'ai pu, en me confondant avec les murs, en me faisant aussi terne que possible, passer les murailles. Ma différence comme une maladie honteuse qu'il convenait de cacher. Et le soir venu je recrachais ma haine de ce monde trop étroit pour moi, je vibrais de colère, je me craquelais de douleur, mon regard se perdait dans le ciel noir en suivant les feux de position des avions courriers qui survolent les nuits parisiennes. Je m'étais juré de retourner là bas dans mon pays. En sachant bien que cela ne serait pas. Mon regard plongeait alors cinq étages plus bas, je dégringolais mentalement jusqu'à m'écrabouiller sur la dalle froide de béton gris. Je jouissais un instant du plaisir de cette mort convoitée parce qu'elle permettait de ne plus rien ressentir. Un courant d'air froid passait. Je refermais calmement la fenêtre. Je me résignais à l'oubli temporaire que procure le sommeil ... ou la lecture d'un livre dans lequel on s'absorbe tout entier ... jusqu'au lendemain soir. Un éternel recommencement, le rythme lancinant d'une vie désertée de soi.

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