Au royaume des aveugles...
Et ensuite je ne me souviens pas de grand chose de cette fin d'année de cinquième. La professeur de français, une femme en fauteuil roulant sans grande autorité se montra seule un peu plus accueillante que les autres. La prof d'anglais était une vieille fille décharnée qui avait un accent des films d'avant guerre et qui nous proposait une méthode audio avec cahiers de travaux dirigés... Rien à voir avec le cours tenu entièrement en langue anglaise depuis la sixième de notre prof de Tunisie, qui savait nous faire apprécier la musique de la langue anglo-saxonne en nous contant des histoires de trésors ou en nous proposant de jouer des petites scènes dialoguées de la vie quotidienne, pour nous inculquer la grammaire et nous proposer ses gammes de vocabulaire. Quant à la prof d'Education physique et sportive, c'était un tonneau cylindrique décrépit conscient de sa laideur qui en était resté à l'époque où l'on apprenait à nager aux enfants terribles de François Truffaut en leur proposant d'effectuer les mouvements de la brasse avec le ventre posé à plat sur une chaise et les membres s'agitant ridiculement dans le vide ! J'étais, venant d'un pays peuplé d'arabes, issue d'une scolarité oh combien suspecte de médiocrité voire d'analphabétisme, par conséquent affectée au huis clos d'une cinquième de réorientation où l'on avait rassemblé tous les nuls, les bras cassés de l'orthographe et des opérations arithmétiques les plus simples. Leur CAP coiffure ou chaudronnerie était déjà écrit sur leur front, il y avait toute une batterie d'études sociologiques qui intéressaient les longues nuits des conseillères d'orientation pour le justifier d'avance. Pour les enseignants qui avaient récolté le calvaire de cette classe indisciplinée, la messe était dite. Pour moi, tous ces secrets là étaient encore à découvrir et à comprendre : pour le moment il fallait observer, écouter, comprendre, se faire tout petit, apprendre, tâcher de s'en sortir vivant. Mon père, lui, disait « se battre ». Il plaçait haut la barre de l'obstacle !
Assez vite la crainte qu'avait eue mon père avant notre départ me parut déplacée. Il s'était demandé si mon parcours scolaire resterait aussi brillant en se frottant à la concurrence des élites d'un établissement parisien. « Au royaume des aveugles, les borgnes sont roi » – c'est ce qu'il avait dit et répété sans commentaires pour conclure un entretien avec mon professeur principal dans les jours précédent notre départ. J'en ris encore ! Il ne me fut pas même utile de combler mes lacunes sur le principe d'Archimède et sur les secrets d'un calcul de PPCM et de PGCD pour ravir la première place dans presque toutes les matières. Je ne faisais par 40 fautes dans une dictée, et le champion de cette classe, à l'exception d'Anne qui était comme moi tombée par hasard dans cette classe de condamnés, régnait en n'en faisant que 10 ou 15. Anne devint mon amie et me servit de guide dans les galeries marchandes où je lui demandais de prolonger mon éducation consumériste. Nous fréquentions assidûment le rayon des Cadeaux du printemps, une boutique de vêtements indiens, le magasin Pier Import du Centre commercial Italie. J'ai constitué une collection de petites boîtes vides. Le reste de la horde n'eut que le temps de me haïr pour cette première place dans les résultats scolaires, et pour la différence incompréhensible que mes gestes, mon accent, mon vocabulaire et mes habits leur imposaient.
L'été est vite venu. Un mois en colonie de vacances paracheva le plus gros de mon éducation. Je revins avec l'argot spécifique des banlieusards, l'accent parisien n'avait plus de secrets pour moi. Le mois suivant consista en un périple en voiture, totalement improvisé la dernière minute, en Bretagne, au cours duquel il ne cessa pas un instant de pleuvoir. Le charme légendaire des crêperies passa bien vite, les pierres grises des calvaires me laissaient indifférentes, la pointe du Raz me terrifia car ce jour là la tempête approchait... Sur les galets glissants je suis tombée en courant vers la voiture. Une légère fêlure de la dernière côte m'a longtemps gênée par la suite dans les mouvements du buste que l'on fait dans les exercices de gymnastique au sol ou sur la poutre et aux barres asymétriques...