Une chanson triste

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On résiste parfois, avec impudence, malgré soi, aux yeux de tous : c'était un dimanche midi, la table familiale était le lieu d'une tension insupportable, il s'y jouait une joute amère trop dure pour moi. Spectatrice d'un écart sidérant entre les sentiments réels et les propos que l'on se jetait, j'ai déconnecté violemment. Je me suis interposée de la manière la plus incongrue : je n'étais pas un instant concernée directement, sans même savoir ce que j'allais faire, j'ouvris la bouche, alors que je les regardais sans les voir, je m'étais réfugiée très loin hors de portée mais je semblais les défier, et je me suis mise à chantonner, une complainte sans mots, une ligne mélodique simplement, qui se répétait, tout doucement d'abord, puis de plus en plus fort. Un silence stupéfait se fit. L'insolence ahurissante de ce geste adolescent, mais cela ne signifiait pourtant rien d'aussi trivial, j'étais la proie d'un geste que ne gouvernait nulle intention, déclencha la colère de mon père, en ayant offensé ma mère de ce qu'on avait cru l'expression calculée d'un mépris.

Il me fallut un moment pour réaliser ce qu'on me reprochait puisque je n'étais même pas consciente de ce chant sorti de moi. Horrifiée quand j'eus réalisé ce qui s'était passé, stupéfiée moi aussi de cette perte de toute maîtrise, j'ai quitté précipitamment la table, je me suis réfugiée dans ma chambre, et j'ai éclaté en sanglots. Un profond désespoir de cette folie qui était la mienne, en entendant l'orage de la voix de mon père qui grondait à la table familiale, chacun recouvrant ce tonnerre de sa partition pour tenter d'interpréter l'inexplicable, l'inconcevable catastrophe que j'avais produite. Puis ma sœur au milieu de ce concert wagnérien prit ma défense ; seule elle avait aperçu ce moment fugace d'hésitation où j'étais en train de revenir à la réalité, seule elle eut l'intuition du caractère absolument fortuit, possédé, de ce chantonnement sacrilège. Elle quitta la table, elle me rejoignit, elle me consola, elle me rassura en me disant qu'elle avait bien vu que ce n'était pas fait exprès, que cela avait plus fort que moi, et quand elle est retournée les rejoindre il n'en fut plus jamais question. Soit que finalement ils ont pu accepter qu'il s'était produit quelque chose qu'il était vain de ramener à une intention quelconque, et compris que toute la violence qu'ils avaient sentie dirigée contre eux n'était que le débordement de toute la violence intérieure sous l'emprise de laquelle je m'étais disloquée. J'en doute. Soit qu'on ait jugé préférable de me passer cet incident imputable à mon âge ingrat. J'en doute aussi. Le ressentiment qui subsiste s'inscrit entre la force du premier doute et le doute moindre qui vient en second, mais pas tous les jours. Seulement quand je me retrouve trop seule en moi-même et qu'il me prend de nouveau l'envie de laisser s'évader de mon souffle cette chanson triste.

Les quatre années qui suivent, de 1981 à 1984, se sont jouées dans le même registre. Il paraît que je me suis bien battue. C'est inepte ! Moi je sais que je me suis débattue, que j'ai seulement pu survivre, que pour ce qui d'apprendre à vivre ici, il me reste encore le plus gros du chemin à parcourir. Il m'aura fallu 20 ans pour oser l'écrire et décider d'y remédier. Parce que je suis dans une impasse. Il n'est pas possible d'aller plus loin de la sorte. J'ai 35 ans, on ne me les donne pas, cela devient absurde, je ne peux pas rester toute ma vie une enfant. Il est temps de soulever les couvercles et se pencher sur les vieilles blessures, on va soigner ce qui suppure, réparer ce qui s'est disloqué. Je ne veux plus subir, suivre la route tracée, m'enfoncer dans l'ornière. On peut aussi recréer, inventer, imaginer, réconcilier celle que je suis avec celle que j'aurais dû être si cela n'avait pas eu lieu.


Finissons ! Toute cette histoire se résumerait dans le fait que je ne saurai probablement jamais calculer ce fichu PPCM : le Plus Petit Commun Dénominateur, entre moi et les autres. Ou que le principe d'Archimède ne s'applique pas à un corps qui ne noie. Il n'y a pas nécessairement une poussée inverse et proportionnelle à la masse pour remonter à la surface… Et si on décidait de se laisser porter par le courant, tout simplement ? Un bout de bois flotté en eaux profondes, abyssales, fixant toujours le ciel obstinément, jusqu'au vertige. Pour ce que j'ai compris de la surface et ce qu'on nous y propose, je suis aussi bien au fond de la mer, fouissant le sable comme une sole. C'est ma place. Vous en conviendrez, j'en suis certaine : il n'y a rien de plus impossible à réaliser que d'accomplir ce que pourrait faire une sole qui se prendrait pour un dauphin !

Mais aujourd'hui du moins, en tournant cette dernière page, vous aurez peut être entendu une voix perdue, interdite, terrifiée de sa propre audace, et que le vent chassera vite si elle vous est intolérable. Voix provenant de nulle part, recomposant la mémoire en bribes éparses, qui vous aura surpris au cours de votre promenade. Vous marchiez au hasard au long de l'eau en fixant l'horizon de n'importe quelle plage de la Méditerranée, un vent venu d'Afrique vous aura caressé, qui portait dans son souffle tiède la résonance de cette voix issue d'un autre monde. Alors ? Peut-être ?
Et Pourquoi ? Et pourquoi ? Et pourquoi pas ?
Parce que ! Parce que ! Parce que !
Vous aurez écouté jusqu'au bout, le chant de la sole, son mantra circulaire.

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