Un livre à lire

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MOSCOU, 13 sept (AFP)
Poutine annonce un renforcement "radical" du pouvoir central après Beslan
Le président Vladimir Poutine a annoncé lundi qu'il allait renforcer "radicalement" le pouvoir central en Russie, notamment l'emprise du Kremlin sur les régions, pour assurer "l'unité" du pays face à la menace terroriste, dans un discours prononcé dix jours après la prise d'otages de Beslan.[…)
"Les terroristes doivent être éliminés directement dans leur tanière, et si la situation le demande il faudra les atteindre, y compris à l'étranger", a dit M. Poutine, revenant sur l'annonce faite la semaine dernière par la direction militaire du pays, selon laquelle la Russie était prête à frapper des bases terroristes partout dans le monde.


Les livres sont parfois dépositaires d’une histoire perpétuellement recommencée

Il y a des livres qui démontrent que s’informer par la télévision, lire la presse ou même écouter la radio ne suffit pas pour comprendre notre actualité. Qu’on peut même souhaiter s’en passer, en ce qui concerne la télévision et les magazines, pour échapper aux photographies insoutenables auxquelles nous sommes confrontés depuis que flambe le terrorisme. J’ai récemment rencontré un livre exemplaire dans cette catégorie. Il s’agit de Hadji Mourat, de … Tolstoï ! Ce qu’il y a de remarquable dans ce livre, c’est qu’il éclaire le jeu auquel Poutine, à l’instar d’Alexandre, tsar de toutes les russies, s’est livré avec cette lointaine province de Tchéchénie où nous avons récemment vu se perpétrer un massacre des innocents.

L’auteur de Guerre et Paix, qu’il est également urgent de relire tant la thèse développée par son auteur sur les mouvements de l’histoire et la place qu’y tiennent les grands hommes s’ajuste aux bouleversements internationaux de notre XXIe siècle, n’a écrit ce livre que fort tard, après une crise religieuse qui l’avait détourné de ses ambitions littéraires. Presque malgré lui. Le livre a en somme été écrit pour conjurer une réminiscence du cosaque qu’a été Tolstoï dans sa jeunesse. Pour ce roman court, Tolstoï s’est très abondamment documenté, il a maintes fois repris son écriture, animé du souci de livrer une vision à taille humaine de l’histoire d’un héros légendaire.

 

Hadji Mourat était un chef de guerre musulman – un Avar, voisin des Tchéchènes. Les Avars sont une ethnie montagnarde caucasienne tombée en 1813 de la protection de l’Empire perse d’Iran – musulman - à la domination russe – orthodoxe - et dont la résistance fut par conséquent animée par le muridisme, courant de l’islam soufiste adepte d’une obéissance inconditionnelle aux imams. En 1840, Chamil était l’imam d’une résistance qui a, jusqu’en 1859, mené une guerre de harcèlement contre l’envahisseur russe. Le muridisme de Chamil, pouvoir théocratique fort centré sur l’imam, avait réintroduit la charia et prônait le djihad contre les infidèles… En 1851, Hadji Mourat, ennemi juré des cosaques, trahit son imam et se rend… C’est cette reddition que nous raconte Tolstoï, en portant sur l’homme que ronge la menace de représailles qui pèsent sur sa famille demeurée prisonnière de Chamil, un regard respectueux, voire admiratif. Et dans la galerie des personnages, acteurs ou témoins, qui gravitent autour de ce redoutable guerrier décidé à déposer les armes, il y a les hommes politiques de ce temps passé qui décode notre présent. Et plus particulièrement Alexandre Ier, que Tolstoï nous présente comme un despote décidant du destin de cet homme comme il a décidé du destin de cette province, dans le seul dessein d’affirmer aux yeux de son entourage, son infinie puissance, son éternelle autorité, son immense pouvoir central, son extraordinaire intelligence stratégique…

 

Il y a aussi dans ce livre 2 pages plus terribles que les autres, qui évoquent le lendemain d’une opération de pacification menée par les cosaques dans un village de montagne (« aoul ») qui se trouve être celui où s’était abrité Hadji Mourat, poursuivi par Chamil, sur le chemin de sa reddition:

«  De retour à l’aoul, Sado trouva sa maison détruite, le toit effondré, la porte et les balustres de la galerie brûlés, l’intérieur souillé. Son fils, le beau garçon aux yeux brillants […] fut apporté à la mosquée mort, étendu sur un cheval, couvert d’un manteau. Il avait été frappé d’un coup de baïonnette dans le dos. La digne femme qui avait servi Hadji Mourat lors de sa visite était là, debout, près de son fils ; sa chemise déchirée sur sa poitrine découvrant ses vieux seins pendants, les cheveux défaits, elle s’égratignait jusqu’au sang et hurlait sans arrêt. Sado prit une pelle et une pioche, et partit avec ses parents creuser la tombe de son fils. Le vieux grand-père était assis contre le mur de la maison effondrée et grattait une baguette en regardant devant lui les yeux vides. Il revenait de son rucher. Deux meules de foin qui s’y trouvaient avaient été incendiées : les abricotiers et les cerisiers qu’il avait plantés et élevés avaient été coupés et jetés au jeu. Mais surtout on avait brûlé toutes les ruches avec leurs abeilles. On entendait hurler les femmes, dans les maisons ou sur la place, où l’on avait apporté deux autres cadavres. Les petits enfants pleuraient avec leurs mères ; le bétail affamé, à qui l’on n’avait rien à donner, mugissait et bêlait. Les enfants les plus grands ne jouaient pas, ils regardaient les grandes personnes de leurs yeux épouvantés.

Le puits avait été souillé, exprès évidemment, de sorte qu’on ne pouvait pas y prendre de l’eau. La mosquée aussi avait été souillée, le mollah la nettoyait avec ses élèves.

Les anciens s’étaient rassemblés sur la place et, accroupis à la musulmane, ils discutaient de la situation. Nul ne parlait de haine pour les Russes. Ce que tous les Tchéchènes, petits et grands, ressentaient, était plus fort que la haine. Tout simplement ils ne reconnaissaient plus ces chiens de Russes pour des hommes, ils éprouvaient tant de dégoût, de répulsion, d’horreur devant la stupide cruauté de ces êtres que leur désir de les exterminer, comme celui d’exterminer les rats, les araignées venimeuses, les loups, était un sentiment aussi naturel que l’instinct de conservation. […] Les anciens prièrent, et décidèrent à l’unanimité d’envoyer des délégués à Chamil pour lui demander du secours, et l’on se mit tout de suite à la reconstruction. »

 

Ces 2 pages ne valent-elles pas toutes les photos actuelles, auxquelles elles ressemblent si étrangement - pour leur valeur de témoignage ? Mais n’y ajoutent-elles pas – au-delà du choc visuel qu’elles produisent, une analyse pertinente de ce qui fait le mouvement de l’Histoire ? Enfin, ne peuvent-elles pas nous permettre encore aujourd’hui de regarder de manière moins primaire, moins naïve, les clichés ahurissants de ces enfants nus, rescapés couverts de sang et d’urine après l’assaut de l’école n°1 de Beslan, dont  la mémoire hélas risque de se perdre encore plus vite que celle des faits qui ont produit ce livre de Tolstoï ? C’est la raison pour laquelle il est important de lire ce livre.

 

 

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