Théâtre nécessaire ?
En quoi le théâtre m’est-il nécessaire ? Immense question.
Plus j’avance sur le chemin de faire du théâtre et de donner du théâtre, plus nombreuses et toujours plus mystérieuses sont les diverses questions qui naissent de cette activité.
Je constate : plus j’en fais, plus je désire en faire, y être de nouveau. C’est une faim vorace, une soif inextinguible, ce désir brûlant de théâtre.
Si j’arrête trop longtemps, à peine un mois, une impatience de tous les muscles, une douleur du squelette me rappellent à l’ordre, dans mon corps, ce besoin organique de théâtre. Et pourtant, plus j’en fais, plus je m’approche désormais de cet espace de la scène avec la peur au ventre.
Une peur corporelle – pas la peur du débutant de ne plus savoir son texte, pas la peur de ne pas être à la hauteur, pas la peur de « rater », pas cette peur ridicule et sans conséquences dans la tête, je veux dire une peur primordiale au ventre, qui tord les boyaux, la peur seule, bestiale, archaïque, dedans mon corps :
la sensation brutale et bouleversante que je vais mourir séance tenante, c’est ça que j’ai ressenti physiquement cet été.
Parce que ce qui va se jouer là est pour moi à cet instant une question de vie ou de mort
Il va falloir mourir et renaître dans la métamorphose du personnage,
Y toucher la vie même, lumineuse, dans l’autre fictif que je joue, avec l’autre fictif avec qui je joue, puis après mourir encore pour revenir à soi et renaître à nos vies ordinaires, si diaphanes.
Avec un peu de chance j’emporterai avec moi les étincelles de vraie vie de ce personnage, de sa relation au monde, de sa relation du monde dont le texte est la partition – musique et matière des mots - que nous avons jouée.
Avec un peu de chance, cet éclair de vérité volée nous donnera la force de mieux jouer nos vies réelles, en leur donnant un peu de cette lumière.
Avec un peu de bonheur
Par delà la peur
En traversant l’épreuve de ma peur
Dans la jouissance même de cette peur extrême
Dont l’empathie qui me relie à mes compagnons de jeu me délivre
Je trouve, Je crée, Je révèle, en somme je déchiffre, j’interprète, je résout l’énigme en
quelque chose, en quelqu’un, ni moi ni l’autre, l’une et l’autre, qui se confondent un instant avec l’univers tout entier, au passé, au présent, au futur, dans le silence de l’univers, sans limites.
C’est en cela que mon désir de théâtre se confond avec mon désir d’écrire.
Le théâtre ne délivre aucune réponse à toutes les questions qu’il génère en moi.
Il me suffit qu’il me mette ainsi en paix avec l’impossibilité de trouver des réponses.