La Ronde
2006-03-28
Nous progressons dans notre travail sur « La Ronde » de Schnitzler.
C'est une scène délicate, car elle transgresse toutes nos pudeurs.
C'est pour mieux interroger celle du public viennois auquel Schnitzler a souhaité faire entendre le cri brutal des victimes d'une société aussi décadente qu'hypocrite où la chair palpite crûment sous le corset glacé des convenances. Il y suffit d'un recoin plus sombre pour que tout cela vole en éclats, pour que cela s'embrase.
Ce texte interroge à son tour notre public, qui accueille d'ailleurs toujours notre travail avec quelques gênes aux entournures. Il fait mine sans doute de détourner le regard, mais nous devrions faire en sorte qu'il reste bien les yeux braqués sur nous comme le voyeur avide de jouissances qu'en réalité nous souhaitons lui faire découvrir en lui-même - preuve s'il en est que la nécessité de proposer ce texte est impérieuse aujourd'hui encore.
Il résulte de tout ceci une envie croissante de jouer, plus souvent, plus longtemps, la nécessité d'explorer d'autres possibilités, d'autres probables, de multiplier toutes ces rencontres de l'altérité en soi et en l'autre qui traverse la langue, les lieux rêvés et les époques. Dans l'acte du jeu où le regard, le souffle et les mouvements se coordonnent mûs par le désir vertigineux d'être juste, c'est bien une cosmogonie totale qui se dessine.
Je m'émerveille de ce que jusqu'à présent, j'avais en fait recherché dans toutes mes lectures et dans l'écriture cette mise en ordre du monde autour de l'être, dans une quête du sens qui se heurtait douloureusement aux limites étroites de la page – et qu’aujourd'hui l'espace du théâtre me permet - parfois - d'abolir ces frontières.
La souffrance stérile et immobile du texte seul se dégage de la contrainte par la liberté fertile et fugace du jeu.
« La signification du chaos, le besoin d’ordre ; le désir d’action, la puissance de l’inaction : le silence qui seul donne un sens au son ; le nécessité d’intervenir et le force de lâcher prise ; l’équilibre entre la vie du dedans et la vie du dehors ; le dilemme de savoir quoi donner et quoi retenir, quoi accepter et quoi décliner. […] un mode de vie voulu et joyeux, mais la sensation d’être une balle constamment en l’air allant de pair avec le besoin que cette balle soit attachée à un fil, un fil qui devait être là à tout prix pour l’empêcher de tournoyer indéfiniment dans le vide. »
Peter Brook – Oublier le temps.
Passées les limites, j'accède en effet à un vaste no vaste man's land où notre seule humanité recrée l'univers entier, par la volonté "que cela Soit !" en dépit du doute voire de la panique initiale devant ce vide immense à combler en soi et autour de soi - définition du trac ? - où j'étais restée confinée dans un précédent travail sur Supervielle ... Il faut un peu de courage, mais cela vaut la peine : pendant un instant, nous serons plus libres et aussi omnipotents que des dieux grecs.
Enfin je comprend à cette occasion les origines liturgiques du théâtre antique, et pourquoi l'écriture, et je devine comment il serait possible de redonner un peu de cette liberté du jeu à l'acte d'écriture.
28 février 2006