Peter Brook et le "cycle du cerveau"
PETER BROOK - LE CYCLE DU CERVEAU : L’HOMME QUI & JE SUIS UN PHENOMENE…
théatre de l’Invisible/ théatre necessaire
Au cœur du Cycle du Cerveau de Peter Brook se tiennent deux créations originales, deux textes assez étranges au premier abord, L’Homme qui… (Bouffes du Nord – 1997) et Je suis un phénomène (Bouffes du Nord – 1999). Ces textes nous plongent de manière plutôt déconcertante dans les abîmes de la psyché humaine, en posant sur des personnages dont les capacités cognitives et la mémoire sont pathologiquement affectés ou hors normes, un regard clinique distancié que modère heureusement l’empathie du médecin/ observateur. Le médecin se fait ami et confident, il est rapidement voué à œuvrer en faveur d’une abolition des frontières entre le pathologique et non-pathologique à laquelle l’assemblée des spectateurs est invitée à participer, par le biais du dispositif scénique qui recourt à la vidéo ainsi qu’à la musique. Pour la mise en scène de L’Homme qui… les deux dispositifs étaient combinés de manière à ce que la mise à distance qu’imposait la projection vidéo puisse finalement conférer à cette figuration de la vitre froide du laboratoire expérimental une fonction de miroir réfléchissant. A l’image du miroir où le malade redécouvre sans jamais la reconnaître l’autre moitié de son visage dans L’Homme qui (p.27), l’assemblée des spectateurs se trouvait invitée à mieux découvrir à son tour une autre moitié de sa propre identité ainsi exposée à sa vue, tandis que la musique permettait d’établir une médiation directe des émotions des sujets de laboratoire ainsi réinvestis dans leur humanité.
De part et d’autre, le cycle du cerveau comprend Oh les beaux jours de Samuel Beckett (Bouffes du Nord – 1996) et The tragedy of Hamlet (Bouffes du Nord – 2000) (disponible en DVD) dont les mises en scène participent sans doute à la même veine d’une représentation de la « mémoire au théâtre » (Georges Banu – Les mémoires du théâtre – Actes Sud, 2005). De sorte que le cycle du cerveau vise directement, selon nous, à produire le théâtre immédiat dont Peter Brook avait précisé les termes dans L’Espace vide (Seuil – coll Points n°465 - p. 131 à 191). Ambition que Peter Brook énonce également ainsi dans sa Préface de L’Homme qui… : « Depuis longtemps, dans le cadre de notre travail, je cherchais un terrain qui permettrait à un théâtre d’aujourd’hui de parler directement au spectateur et de l’engager pleinement sans qu’on soit obligé de faire appel aux images du passé. » Nous nous efforcerons seulement de démontrer par une présentation de ces deux textes comment Peter Brook est alors au coeur de sa recherche d’un « théâtre immédiat ».
I - Le cycle du cerveau : une interrogation sur le déterminisme de l’identité
Il n’est pas utile nous semble t-il de démontrer qu’Oh les Beaux Jours illustre chez Beckett un théâtre de l’identité, au travers du personnage de Winnie dont le ressassement dans un monde absurde pose indéfiniment la question ontologique, qui se formulait en d’autres termes chez Shakespeare (to be or not to be…*). Une fois que nous aurons vu dans le personnage de Salomon de Je suis un phénomène le double de Winnie (« tous les deux représentent les faces complémentaires d’un même rapport au passé au sein duquel ils circulent comme dans un monde labyrinthique aux contours définitifs. Le paysage de leur vie. » - Banu p. 265 - « Le cycle du cerveau » - in Peter Brook Vers un théâtre premier), il sera intéressant nous semble-t-il de découvrir et de tacher de comprendre la manière dont cette question de l’identité se formule dans les deux textes co-écrits par Pater Brook avec Marie-Hélène Estienne, car ces deux textes actualisent l’interrogation identitaire à l’heure du développement des neurosciences et des sciences cognitives qui marque la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle (en attestent les travaux et l’intérêt qu’ont suscité en librairie d’ouvrages comme ceux de J.-P. Changeux L’Homme neuronal, Fayard, 1983… et plus récemment d’Antonio R. Damasio Le sentiment même de soi : corps, émotions, conscience – Odile Jacob, 1999, ou un Colloque comme celui qui s’est tenu en 2006 au Collège de France sur « L’homme artificiel », où une réflexion éthique s’imposait en fonction des avancées prodigieuses des neurosciences, qui semblent nous menacer d’une « mise en équation » de l’esprit humain.) De sorte que nous avons choisi de demeurer au plus près d’une analyse étroite du projet de Peter Brook de réaliser « un théâtre d’aujourd’hui » « sans faire appel aux images du passé ». En effet, et oserais-je le dire – même mises en scène par le grand Peter Brook ! - les interrogations identitaires de Shakespeare dans la cosmogonie du théâtre élisabéthain, ou de Samuel Beckett dans les années 60 appartiennent désormais à notre répertoire. Cette appartenance au répertoire implique que ces oeuvres ne peuvent pas totalement échapper lors de leurs représentations à une « mémoire du théâtre », dont le public conserve inévitablement quelques traces, alors que les deux œuvres de création de Peter Brook illustreront plus clairement et plus directement cette expérience de la représentation de « la mémoire au théâtre ». Il resterait cependant à consacrer une autre étude, à la suite ce celle-ci, à la mise en scène par Peter Brook d’Oh les beaux jours et de d’Hamlet pour y discerner ce qui s’y rattache précisément à cette intention de représenter la mémoire au théâtre…
Ces deux créations ont été inspirées par les travaux scientifiques de deux neurologues : Oliver Sacks et Alexander Luria,
1) L’Homme qui… est un texte inspiré de l’ouvrage d’Oliver Sacks L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau - paru en 1988. Dans cet ouvrage qui fut également un succès de librairie, l’auteur s’attache à présenter une incroyable collection de cas cliniques, mais il affirme sans relâche que la neurologie se doit de ramener « le sujet humain au centre du débat » : « L’être profond du patient a beaucoup d’importance dans les sphères supérieures de la neurologie, autant qu’en psychologie : car le patient y intervient essentiellement en tant que personne, et l’étude de sa maladie ne peut être disjointe de celle de son identité. La description de désordres de ce genre exige en fait une nouvelle discipline, que nous pouvons appeler la « neurologie de l’identité » parce qu’elle concerne les fondements neuraux du soi, l’éternel problème du rapport entre le cerveau et l’esprit.».
Le texte de Sacks présente successivement :
Les « Déficits »
1. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau
2. Le marin perdu
3. La femme désincarnée
4. L’homme qui tombait de son lit
5. Mains
6. Fantômes
7. Au niveau
8. Tête à droite !
9. Le discours du président
Les « Excès »
10. Ray, le tiqueur blagueur
11. Maladie de Cupidon
12. Une question d’identité
13. Oui, Père soeur
14. Les possédés
Les « Transports »
15. Réminiscence
16. Nostalgie incontinente
17. Route des Indes
18. Dans la peau du chien
19. Meurtre
20. Les visions de Hildegarde
Le « Monde du simple d’esprit »
21. Rebecca
22. Un dictionnaire musical ambulant
23. Les jumeaux
24. L’artiste autiste
Les séquences de L’Homme qui… s’en inspirent directement. On y reconnaître par exemple :
Stimuli
Lobe frontal (1)
Lobe frontal (2)
Autiste
L’homme de la Rochelle cf. 2. Le marin perdu
Agnosie visuelle cf. 1. L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau
Le bras de ma femme
Négligence (1)
Négligence (2)
La jambe amputée cf. 4. L’homme qui tombait de son lit
Ian
Le tiqueur cf. 10. Le tiqueur
Chansons japonaises cf. 15. Réminiscence
Le rêve
Aphasie
Jargon
Blind Sight
2) Je suis un phénomène est un texte inspiré de l’ouvrage d’Alexander Luria Une prodigieuse mémoire, paru en 1968 (Cambridge, 1987) dont la lecture avait été recommandé à Peter Brook par Sacks quand il travaillait à L’Homme qui…. Peter Brook avait conçu, à partir de ce matériau jugé trop riche pour être représenté dans L’Homme qui… un scénario pour un projet de film qui ne trouva pas son financement, de sorte que ce scénario fut recyclé en pièce lors d’une reprise de L’Homme qui aux Bouffes du Nord.
Le cas décrit par Luria était celui du mnémoniste Salomon Veniaminovitch Shereshevsky (1886-1958) : ce journaliste russe est devenu célèbre dans les années 20 après avoir découvert par hasard, à la suite d’une conférence à laquelle il avait assisté, qu’il en avait retenu exactement chaque mot sans avoir pris aucune note. Il s’est prêté à de nombreuses expériences / observations scientifiques, et Alexander Luria put le suivre et l’étudier pendant plus de 30 ans. Ils devinrent amis. Shereshevsky était capable de retenir des formules mathématiques complexes, des poèmes en langues étrangères en quelques minutes à peine, alors qu’il n’obtenait que des notes dans la moyenne aux tests d’intelligence, et qu’il se refusait d’ailleurs farouchement à établir un lien entre le niveau de son intelligence et cette extraordinaire capacité de mémorisation.
Luria établit le diagnostic d’une faculté de synesthésie impliquant les cinq sens, de sorte que la stimulation de l’un des cinq sens se trouvait relié à un ou plusieurs autres. Si on faisait entendre à Shereshevsky une note de musique, il lui associait immédiatement une couleur, le toucher pouvait se trouver associé à un goût, une saveur. A partir du catalogue d’images que ces sensations synesthésiques produisait, il pouvait alors utiliser des procédés mnémotechniques simples pour solliciter sa mémoire. Il avait en revanche du mal à reconnaître les visages et rencontrait des difficultés dans sa vie quotidienne : les synesthésies pouvaient perturber une décision aussi simple que de s’acheter une glace car le ton sur lequel le vendeur formulait la réponse à l’une de ses questions pouvait produire des sensations kinesthésiques désagréables au point de lui passer toute envie de déguster une glace. Après avoir découvert ses facultés, il abandonna le journalisme et il se produisit en spectacle dans le monde entier, avec succès, mais à la fin de sa vie il avait mémorisé un tel volume d’informations qu’il en était réduit à les noter sur des papiers qu’il brûlait dans l’espoir de les effacer, en vain.
Alexander Luria, russe également, contemporain de Sigmund Freud, est considéré comme le père des de la neuropsychologie et des sciences cognitives. Il s’est intéressé à l’acquisition du langage et a mis en évidence l’importance de la culture dans le processus de développement des facultés de l’individu, et s’est aussi tout particulièrement intéressé à l’aphasie. Victime de la persécution antisémite en URSS après-guerre, il a tout de même poursuivi ses études sur l’acquisition du langage chez des enfants présentant un retard mental. Mort en 1977 d’un arrêt cardiaque, il s’était intéressé pendant plus de 30 ans à l’histoire de Shereshevsky, et avait publié en 1968 son ouvrage sur ce cas.
3) En s’attachant à nous présenter les deux extrêmes de ces cas exemplaires du dys-fonctionnement de la mémoire, selon que la mémoire est totalement déficitaire comme dans le cas du « Marin perdu »/«L’homme de la Rochelle » (un syndrome de Korsakov ou amnésie rétrograde), ou totalement exhaustive dans le cas de Salomon dans Je suis un phénomène, Peter Brook s’inscrit dans une pensée déterministe ainsi que dans une méthode expérimentale que ne récuserait pas Claude Bernard. Pour ce qui est de la méthode expérimentale, je le cite : « Le théâtre n’est pas un lieu comme les autres. Il est comme une loupe qui grossit l’image, mais aussi comme une lentille d’optique, qui la réduit » […] Sous la loupe, on verrait un groupe de gens vivre selon des règles précises, partagées par tous, mais tacites. On verrait qu’au sein de la communauté humaine le théâtre a une fonction exceptionnelle, ou n’en a aucune. » (L’Espace vide – « Théâtre immédiat » p. 131)
Et pour ce qui est de son déterminisme je citerais également :
« Avant tout le lecteur doit se rappeler que mon expérience et mes opinions sont inséparables des renseignements qui figurent sur mon passeport : nationalité – date de naissance – lieu de naissance – signes particuliers – couleur des yeux – signature. Tout cela est également inséparable de la date à laquelle j’écris, poursuivant ma recherche au sein d’un théâtre à la fois en décadence et en pleine évolution. » (L’Espace vide – « Théâtre immédiat » - p. 132)
Ce qui revient à pointer qu’avec Peter Brook, si le théâtre est bien un art sacré, en quête de l’humain, cet esprit, cette âme et donc cette spiritualité brookienne se formule indissociablement du monde matériel. Le théâtre, c’est de l’esprit en acte, mais il n’y a jamais de pur esprit, l’esprit est dans la chair, dans le corps de l’acteur qu’habite une mémoire involontaire, peut être même une mémoire spécifique un brin jungienne, mémoire archétypique, archaïque que ses travaux de recherche avec ses comédiens n’a eu de cesse de vouloir exploiter, en quête d’un théâtre des origines. L’examen minutieux des pathologies neurologiques de L’Homme qui… et de la synesthésie de Je suis en phénomène, marquent nous semble t-il de manière très évidente cet aspect profondément déterministe et matérialiste de Peter Brook.