Les jours inverses n°66 à 73
66. Autoportrait
celle qu'il fallait tuer :
au fond de ses yeux
une tristesse éternelle repose
La colère irriguait mes mains
serrant son cou, le ployant.
J'ai perpétré ce meurtre
par amour de celle
dont l'angoisse intolérable m'a traversée.
67. Au rebord des fenêtres
Vaine vie qui déroule des avis contrariés
Au rebord des fenêtres: des oiseaux sont posés
Des moineaux de métal / des aigles de papier ?
68. demain peut être
à l'abri du besoin :
à l'abri des normes édifiées
pour nous émasculer la vie !
dans un monde qui n'est que choses
qui tiennent leur rang,
restent à leur place,
ont des positions,
en lieu d'avis :
notre existence s'est vidée d'âmes,
en faisant un bruit de baignoire qui se vide.
Depuis ne reste que la crasse collée aux parois
et de vilaines traces de calcaire.
69. Minos
Au secours, je me noie, l'air me manque, je ne respire bientôt plus
Dans les méandres obscurs de leurs sourires factices.
Dans les propos à vide de leurs phrases construites
Dans le néant du monde qu'ils oublient d'édifier
Quand ils le parsèment de murs juste là pour murer,
Barrer les accès, refuser le passage,
et je me cogne contre les portes scellées,
dont on ne délivrera jamais la clef,
car elle ne fut jamais forgée.
Dans le labyrinthe où je me dissimule,
Faute de trouver l'issue de la geôle qui me contient toute entière,
Car pas même un cri ne peut franchir l'espace
D'au delà des murs qui me cachent
Je suis tourmentée par mes désirs
Je suis Minos éructant la bave aux lèvres
Son dégoût de la civilisation et des hommes qui le domptèrent
Epuisant de ses piétinements sourds une rage sans fonds
Et qui se cogne toujours aux limites de toutes ces barrières épaisses et lisses
Tout autour de soi, tout autour d'eux dressées par leurs mains avides :
Je m'enlise dans une course effrénée qui ne sait plus son but.
70. Le fil d'Ariane
Fleurs d'expérience, je les cultive,
Transitoires innocences
De mes jours inventés
à l'inventaire de mon enfance.
Fleurs de sagesse,
existence
De mes jours inversés
Au déversoir des nuits trop profondes
Où les cris et les pas perdus résonnent
Où les ombres se détachent des choses qui les portaient,
S'en vont d'un pas tranquille sous le porche,
Tournent par une ruelle plus sombre où nul ne les attend,
Et disparaissent.
Aux quatre vents mauvais je sème,
Les attributs factices de l'identité,
De nos mésamours unis,
De nos loyales mésalliances,
De na bravoures ordonnées.
Au terme de l'ascèse,
Il reste la coquille vide,
Où mon cœur seul s'enroule comme un escargot.
Et pour trouver l'issue de ce labyrinthe,
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71. racine carrée de vie
Creuse ta vuide vie, Vides ta creuse vie
Ainsi le temps s'accroît de mots avides
Ainsi l'amitié s'érode de mois arides
L'amour s'évide, la mort s'envie.
C'est le carré de ma prison d'envies.
72. Jours inverses
Que me veux tu, sourde musique
Aux tréfonds de mon cœur ?
Ne t'avais je vaincue, de silence ensevelie,
D'indifférence garnie, d'illusions saupoudrée ?
Que me veux tu, maudite
Satanée, retorse, tyrannique
Identité des jours anciens ?
Comment t'échappes tu de mes portes
A jamais condamnées ?
Qu'espères-tu provoquer
En défiant cette longue inertie ?
Tu me rappelles hélas les regards que j'avais
En suivant le vol des hirondelles
Et cette joie d'enfance
Que l'on avait, que je retrouve,
De se sentir au delà des murs
Traversant le ciel.
Tu me redonnes le plaisir interdit
Que j'avais occulté
De rêver de la mer aux souffles du couchant,
Tu me nargues de la beauté revenue
Des soirs d'été à la fluorescence des jasmins
Que je re-goûte ici
Dans un bouquet épanoui de lauriers.
Mais c'est toute ta perversité
Prometteuse de douleurs à re-explorer en suite,
Pour prix de cette perception saturée qui s'offre
En un camaïeu de couleurs sur l'horizon,
En une odeur de terre mouillée
Qui ravive l'éclat de mon amour
Et le rend dangereux.
Car à tes mots menteurs il faudrait que je le soumette,
A tes phrases je voudrais l'assujettir,
En dérouler la syntaxe impossible,
En décoder les secrets,
Au risque de l'user, de l'exposer et de le rendre public,
Vulnérable.
Alors tais toi maudite voix de mon enfance,
Soumets toi au secret où je t'avais relégué,
Retourne à l'obscur du plus profond de mes nuits
Dont tu restes le cauchemar impérissable.
Enfonce toi pour ne pas ressurgir
Dans la glaise collante des principes créateurs
Dont je ne puis pétrir les formes,
Ni soutenir le silence des cris perdus.
Disparais ! lâche prise !
Investis d'autres terres que les miennes
Que le repos me vienne dans cette vie
Et non à l'heure ultime, prochaine.
Cesse d'entraver mes multiples efforts
Calculés, entrepris, opiniâtrement menés,
Ceux que je fais pour devenir adulte.
Quitte mon chemin, spectre livide,
Porteur d'anciennes querelles.
Je t'interdis même de produire, en te volatilisant,
La moindre déflagration.
Epargne moi ta présence, elle m'encombre,
Que ta voracité se repaisse d'une autre :
Je t'en prie.
73. L'ultime question
Nous avons parcouru bien des jours sans que cette course effrénée qui nous tient lieu de vie nous amène seulement un peu plus loin dans l'espace que le point d'où nous avions pris notre départ. On ne fait pas grand chemin dans la vie. L'espace est un produit factice de notre esprit, quand on veut bien comparer cette vue présomptueuse du réel avec la vitesse folle avec laquelle le temps s'écoule et nous échappe. Force est alors de constater que bien des jours nous ont parcouru, traversé, transpercé, altéré. Nous étions ce rêveur croyant se débattre contre les monstres qui l'assaillent, qui s'entend hurler alors que pas un geste ne se produit dans son corps endormi, qu'aucun son ne sort de sa bouche.
On se réveille irrémédiablement plus vieux le matin qui suit cette nuit cauchemardesque. On se rend compte que le temps qui nous sera consenti est compté, fugace, que les bases prétendument solides d'une vie adulte ne sont que de bien dérisoires béquilles pour ces jours à venir.
On s'immobilise un instant, on s'interroge. On se demande même si cela vaut bien la peine de recommencer à courir, vite et bien, vers le mur.
Si tous les pores de ta peau pouvaient exsuder ton ennui
Si un seul regard sur soi pouvait foudroyer l'ennemi qui habite tes propres pensées !