Les jours inverses n°56 à 65
56.
Aux méandres instables des jours inversés
A la droite rigueur des insomnies
Aux sauts de carpe se noyant
J'annonce ma fraternité.
Frétillant de bonheur un sinistre cabot
Jubilant du cynisme des renommées
Parodiant la culture, je lui dirai,
D'indicibles souffrances.
Aux gargouillis sonores d'une vie frelatée
A la brusque laideur de la vomissure
Aux sauts de crapauds s'étouffant
J'annonce notre flétrissure
Caracolant de vanité un étalon
Gloussant du bas humour des fins esprits
Gâtant les arts, je lui dirai
D'innombrables offenses.
Fraternelles souffrances, flétrissantes offenses
Aux méandres noyés de renommées inverses
Vomissant ces crapauds de laideur frelatée
Je versifie l'attente.
57.
Languide somnolence
Des topologies inscrites
Dans un corps souverain
Qui ne connaît l'ennui
La peur et son destin
Que dans la page écrite
De milliers d'écrivains.
Je me souviens, jadis
Autrefois mon pays
Hier l'enfance
Pour demain renaître
Et mourir à l'instant
Voluptés abolies
Sociologies réduites
A diriger nos voix
A dresser nos regards
Et retenir nos mains
Brider nos cœurs
Eperonner le ventre
Acérer l'allure
Stimuler le cervelet
Coordonner nos gestes
Assurer l'équilibre
Passer sans entendre :
Adulte gymnastique.
Mais j'erre et songe encore
Ressens, pleure et ricane
Contre leurs lois d'airain.
58.
De fêlure en cassure
Tu courais
Comme une enfant souillée
Par le verbe trahi
Qu'a rencontré ton pas
Un puits lisse vertigineux
Un gouffre sans limites
Un enfer où tu glisses
Un amour qui te damne
De brisure en vomissure
Tu marchais
Nouvelle souveraine
De ton verbe conquis
Un puits doux où dormir
Un nid d'éternité
Enfer voluptueux
De passion solitaire.
59.
Je voudrais que mon sang, sur tous vos paillassons
se déverse comme l'encre qui dessine mes passions
et vous aurez beau frotter, gratter, laver à grandes eaux
ces taches indécentes au seuil de vos maisons
l'odeur fade putrescente subsistera
quand vous en aurez eu raison.
les auréoles noirâtres les plus difficiles
vous colleront aux pieds, et je m'en réjouis.
60.
Quand l'or se corrompt _ est-ce toujours de l'or ?
car l'or pur - m'a t-on dit - ne s'altère jamais.
S'il ternit, s'il s'étiole ? c'est que l'alliage pur
révèle qu'il était de tout autre nature,
qu'il procède d'un mélange de métaux plus communs ?
On aimait un trésor : ce n'en n'était pas un !
Ce n'était que bijou, ornement, babiole,
parure de pacotille dont l'attache un beau jour
en voulant la toucher nous reste entre les mains !
Quand un ami vous nie _ est-ce toujours un ami ?
Son avenir est-t-il à l'image de Pierre
qui par trois fois renie le nom connu du frère
le laisse seul gravir le chemin des supplices
car il lui faut sauver sa bien aimée pelisse ?
Mais les regrets ensuite ? Il en fait son affaire :
il bâtit une Eglise et règne au nom du Père
sur trois pierres de remords il édifie son temple
trois pierres de mensonge ! un mortier d'imposture :
rien qu'un manteau troué pour cacher la blessure
au cœur ;
puis l'agonie cruelle, et le tombeau du frère
Dieu est mort ! Jamais ne ressuscite.
Les chapelles ardentes en vérité n'abritent
que les reliques parées d'or pur de la charogne
ossuaires d'os blanchis rompus en mille pièces.
61.
Cinq doigts de la main
Un. Deux. Trois !
Nous comptons le chiffre sacré
pour les 3 religions du Livre :
Judaïsme, Islam, Christianisme
reste Quatre, pour le diable,
et Cinq, pour l'homme.
Ce sont tous les doigts d'une même main,
celle de Dieu ?
n'ôtez qu'un doigt, qu'un seul,
et c'est toute la main qui est infirme.
62. L'ultime secret
Etre à soi même l'ultime secret
Et ne savoir que Dire, Et ne savoir que Faire
Etre à soi même l'invisible ennemi
Et ne jamais le vaincre ; ni même croiser le fer.
"je serais ton amie, si tu le voulais bien"
dit une voix perdue dans l'horizon de sable
"dans le désert où tu te tiens
Je te réconcilie.
Seulement : prends ma main !"
63. Enclose
Fermée dans la joie
Close dans la douleur
C'est un ruisseau perdu
Qui ne voit pas le jour
Comme un égout bourbeux
Qui s'épand sous la pierre
Je suis vive enterrée
et ma mémoire morte
charrie de mon enfance
les souvenirs radieux
Mais parfois la fragrance
d'un parfum plus ancien
Recouvre fugitif,
le putride parcours.
64. Le char et son cocher
Je conduis cette vie comme un char insensé
Mais de cet attelage
tout de bric et de broc assemblé
je ne suis pas moins que le cocher
car cette conduite
c'est moi qui en suis le Maître.
65. En train
Moi, je ne comprends pas qu'habitant près des gares
- comme on voit des maisons défilant le long des talus-
qu'on regarde obstinément
passer les trains sans prendre le départ.
Et je ne voudrais pas
car c'est même habitude
rencontrant des regards
qu'on détourne la tête
et retienne sa main
et ferme son cœur.